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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait.

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Très tôt je décidais de tourner le dos aux autres, aux adultes, aux choses sérieuses, à l'avenir, à l'étrave qui opiniâtrement fend les eaux, image d’acharnement buté, à l'objectif que je refuse de me fixer, à tout ce qui relève de la certitude, de l’inéluctable, ne s’accommode d’aucune marge de manœuvre ni d’erreur, ne laisse aucune place au hasard comme l’heure du départ, l’heure d’arrivée, le nombre maximum de passagers autorisé, la quantité de carburant dans la cuve, et celle, plus difficile à évaluer, absorbée par le capitaine qui entreprend à grands coups de sirène vengeurs de contourner l’épave du torpilleur allemand coulé dans la passe pendant la dernière guerre.
Excellant dans l’art d’échapper à la surveillance serrée dont je faisais abusivement l’objet depuis mes derniers exploits (plonger dans une piscine vide et libérer de leurs entraves quelques trop frêles embarcations), je préférais me concentrer sur l'inutile, le futile, l'indicible, l'ineffable, l'insaisissable: comment naissent les remous, que se passe-t-il au centre d’une spirale, et si la chaîne du gouvernail se rompait maintenant, elle est dans le même état que le foie du capitaine, avons-nous une chance raisonnable d’être emporté par le courant, de venir nous échouer sur l’épave germanique, de prolonger ainsi notablement la durée de la traversée sans modifier le cours de l’histoire ?
Je fixais du regard le sillage durant toute la traversée.
( tourner le dos)
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