" Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout. Tu découvres, avec presque, parfois, une sorte d'ivresse, que tu es libre, que rien ne te pèse, ne te plaît ni ne te déplaît. Tu trouves, dans cette vie sans usure et sans autre frémissement que ces instants suspendus que te procurent les cartes ou certains bruits, certains spectacles que tu te donnes, un bonheur presque parfait, fascinant, parfois gonflé d'émotions nouvelles. Tu connais un repos total, tu es, à chaque instant, épargné, protégé. Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n'attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n'existes plus : suite des heures, suite des jours, le passage des saisons, l'écoulement du temps, tu survis, sans gaieté et sans tristesse, sans avenir et sans passé, comme ça, simplement, évidemment, comme une goutte d'eau qui perle au robinet d'un poste d'eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine de matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant... "

Georges Perec - Un Homme qui dort


"Reconnaître deux sortes de possible: le possible diurne et le possible prohibé. Rendre, s'il se peut, le premier l'égal du second; les mettre sur la voix royale du fascinant impossible, degré le plus haut du compréhensible."

René Char Partage formel







Ténacité des fleuves qui tendent leurs bras préalables aux riveraines psalmodiées.
Juillet imprécis consacre ses dunes traversières au déploiement d'un amour minéral. La masse granuleuse des intentions fixe l'apogée, considère l'inclinaison des jouissances dilapidées.
Finalement les amants subordonnés révoquent le sablier initial.
Un  mot se nourrit de ceux qui l'entourent sans pourtant n'être jamais instruit ni tendu par cet épaulement. Le sens qui pourait y circuler ne se révèle qu'à l'instant même de leur assemblage hasardeux. Il court en filigrane, voie lactée dont la fragile pâleur ne saurait éclairer un plan hardi.
Tout texte doit être abrégé, interrompu, parfois tranché net ou abandonné à son erre comme l'est une histoire humaine. Nulle explication plausible ne viendra justifier la disparition de l'eau dans le sable; cependant elle rejoindra une rivière souterraine, alimentera une insondable lacune, recyclera à l'infini sa propre survivance.
Ecrire revient à se perdre dans cet ignoré.
Une fois la lumière éteinte il reste la pensée, hardiesse des néants puisée dans l'infusion des lèvres.
Il pleuvait sur ces visages inconnus - comme sur le mien - , sans que les averses ne parviennent à dissoudre nos discours adossés.
Le ciel nous accordait une audience tandis que dans la séparation des nues s'ébauchait un postulat amoureux.
La surface de la mer n'explique pas tout.
Et le soleil qui y grave des sermons de plomb compte ses parcelles d'amertume.
Dans le lierre des phrases courent les petites mains du souvenir, sentences loyales à leur inéluctable désagrégation.
S'exclamer: porter au devant de soi une évidence révolue afin d'entailler le vide considérable qui nous en sépare.
Puis revenir au corps du texte, tirer un tiret:
- C'est vous!
Un peu de neige était tombée pendant la nuit mais sous l'ardent soleil de l'été elle fondait à mesure que nous progressions. Ainsi, demeurions-nous entre deux mondes: un alpage verdoyant et parfumé surveillé ici ou là par quelques gentianes, et une poudreuse étincelante qui protestait sous nos pas en collant à nos semelles.
Il fallait tour à tour nous dévêtir ou bien nous rhabiller suivant que nous traversions l'une ou l'autre de ces fausses saisons. 
Finalement c'est l'été qui l'emporta et nous permit de franchir les derniers rochers sans risque de glisser.
Toute cette énergie dépensée n'avait aucun but sinon atteindre ce sommet où toute parole est inutile.
Face à nous, lentement, le glacier glissait sa main froide dans le dos de la vallée.
Le divan contredit le sommeil sans assombrir la vérité incorruptible du présent.
Aurons-nous l'audace du temps contrefait et des inventaires incrédules?

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