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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait.

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(...)
Mais que pouvais-je bien faire à Istanbul ? Et qui a pris la photo ? 
A cette époque je ne connaissais pas encore MMM qui de toute façon passait par Moscou pour rentrer à Tokyo.
J’étais plus jeune, plus grave, soucieux de bien faire. Mon physique me permettait de passer inaperçu, il suffisait de se mêler à la foule, de suivre le flux, de tenir à la main un sac en plastique ou un quotidien populaire puis de s’engouffrer dans un taxi au coin d’une rue. Je m’en souviens maintenant, il flottait sur la ville un air épais, une odeur âcre, mélange de brume marine et de charbon brûlé.
Il ne reste qu’une dizaine de photos dans ce dossier, preuve qu’elles ne présentent plus aucun intérêt aujourd’hui. Elles sont prises de loin, mal cadrées. A chaque fois on m'y voit englué dans un groupe anonyme, compact et uniforme, sortant d'une usine ou d'une gare, progressant avec difficulté dans des rues encombrées.
Sur deux d'entre elles qui pourtant montrent des lieux différents on peut distinguer la même jeune femme, long cheveux roux, visage très pâle, marchant à quelque pas derrière moi.
- Non, je vous assure que je ne me souviens plus de rien d’autre.

(Eyüp)

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