------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
A Leuchtenbergring une haute et fine cheminée de briques marque l'obstination des hommes à vouloir dresser des axes, impulser une révolution horaire, s'en tenir au cercle, figure certaine et aboutie dans laquelle nul ne peut s'inscrire tout à fait sans disparaître.
Pourtant le train de Petershausen accuse un léger retard et la lune vient de se poser au sommet de la cheminée.
Je regarde le jour se dissoudre dans un sourire alcalin.
Reprise de contact, en douceur, avec la surface des Choses. 
Faible gravité, granulométrie moyenne, peu d’aspérités, la visibilité est bonne mais je ne distingue pas grand-chose. J’avance à tâtons.
C’est cela : je cherche, bras tendus, doigts écartés, yeux fermés.
(Tâtonnements)
Ce "Vous" est singulier pluriel. La distance qui nous sépare ne s’appréhende pas en kilomètres. Je Vous conjugue hors du temps et de l’espace. Vous ne venez pas combler un vide mais inventer un monde insoupçonné auquel je n’osais plus croire. Quelque chose d’infiniment fragile, inutile, déraisonnable et essentiel. Parfois une simple transmission de pensée me suffit, à d’autres moments je voudrais poser ma main sur votre nuque ou bien compter avec Vous les oiseaux qui retiennent le ciel.
Je ne sais rien de Vous sinon que vous êtes majuscule.
 
« Ce monde de la distance n’est aucunement celui de l’isolement, mais de l’identité buissonnante, du Même au point de sa bifurcation, ou dans la courbe de son retour… Ce milieu, bien sûr, fait penser au miroir – au miroir qui donne aux choses un espace hors d’elles et transplanté, qui multiplie les identités et mêle les différences en un lieu impalpable que nul ne peut dénouer. » Michel Foucault, 1962
Un peu comme si l'hallucinante cohorte de tes mots prenait la mémoire à rebours, décomptait des heures éblouissantes dont nous ferions autant d'anniversaires imparables.
Ce matin je l'ai perçu le glissement du jour: les phares éteints dès la sortie des tunnels, cette promesse rougeoyante inhabituelle qui s'extrait de la banlieue Est, mais surtout ce frémissement intérieur que l'on sent poindre avant même d'en saisir les détails, encore impalpable et brumeux, pas tout à fait un élan , plutôt un affleurement de mots dont on avait perdu l'usage (lumière, légèreté, lenteur, frôlement), émergence de pensées diffuses non reliées à la nécessité de l'instant (décider de rappeler ou non le numéro reçu par SMS), éveil plutôt que réveil avec cette impression confuse qu'il y aurait bientôt plus de matins que de soirs, qu'il importait de prendre le temps d'occuper le temps dans sa pleine et inutile rondeur.
Pour un peu l'envie de s'essayer au monde l'emporterait presque sur celle de s'en retirer.

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