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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait.

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Hors le temps clarifié, les pavés sommaires ne peuvent rien contre la promesse des bourgeons.
Tu buvais un café au travers d'une fenêtre février alors que je recomptais sans hâte les mots qui trainaient au fond de ma poche.
Mais ce n'était que de la fausse monnaie.
 
Tous les matins, un merle cynique vient se poser sur la corniche en béton de l'immeuble voisin pour m'expliquer la cruauté vénielle du jour naissant.
Vous refermez ce livre et soudain vous êtes nu, seul dans le désert, éloigné de vous-même.
L'émotion du jour est faible, disséminée: immobilisé dans l'embouteillage (je n'ai pas réussi à ouvrir la Porte Dorée qui m'aurait permis de m'échapper), c'est l'impact précautionneux des flocons sur la carrosserie, chuchotement ailé, évanouissement mouillé, inutile et parfait, comme un bruit de baisers.
(périphérique)
Je voyageais coincé entre un imposant bavarois qui débordait de son siège et une frêle japonaise sujette à la narcolepsie. Il fallait choisir son camp: je me tournais donc vers le hublot et le soleil levant. Malheureusement, à chaque fois que la tête nipponne était sur le point d'atterrir en douceur sur mon épaule complaisante, sa propriétaire s'éveillait en sursaut et basculait de l'autre côté, vers le hublot à travers lequel scintillaient dans le jour naissant des chapelets de lueurs orangées. 
Pas même un « touch-and-go ».
Les voyages en avion sont désormais d'une banalité affligeante.
Nos vies plaqué-hors zigzaguaient entre les rives.
Parfois vos mains plongeaient dans le ventre chaud du récit - pour y chercher vos racines ou y enfouir vos rêves.
Ailleurs, les miennes jouaient au sable, brassaient du vent, un peu d'océan, la suie du ciel, en espérant s'y dissoudre.
Jardins sauvages, phrases vendangées dans l'intervalle, dérives qui labourent les chairs par ricochets.
Mais nous avions l'errance longue et placide.


Pendant les semaines latentes, ne m'atteignaient plus que des informations assourdies par un écran de brume, perceptions estompées, phrases gommées sous l'effet de leur propre redondance, hypersensibilité au vide, à ce qui en constitue le charme vénéneux, la matière, la marge, le centre de gravité, l'axe de révolution autour duquel gravitent les visages des intouchables.
J'ai perdu la trace du frémissement originel. N'était-ce pas au rebord de l'enfance quand je retournais des galets blancs et brillants?
Ils ne révélaient que des ombres, des reflets interrogateurs et dans un remous d'eau troublée, un éclair fuyant, une présence sans nom, que déjà je nommais (nommer c'est posséder un peu): ma Supposée.
Glissés au fond de la poche, mes cailloux perdaient un peu de leur superbe mais conservaient la douceur simple des patiences minérales.
Je vous  attendais.
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