------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Il y eut, à l'heure du couchant, une tâche de soleil soudaine répandue sur Lausanne. Elle semblait vouloir indiquer avec insistance le contour de la ville, la détacher sur un fond de reliefs estompés par la fuite du jour, la découper pour la soustraire au miroir des émotions. 
A l'œil nu on distinguait de fiers bâtiments, des reflets clinquants, presque des battements dans l'air épais.
Pourtant d'autres interrogations plus essentielles ne tardèrent pas à poindre : cette neige sur la crête, venait-elle du ciel ou bien était-ce d'elle que naissaient ces somptueux nuages?
Pourrait-on retenir un moment le paysage en l’encerclant entre le pouce et l’index des deux mains ?
Mais combien d'années faudrait-il pour traverser le lac?
Enfant, on m'avait offert des talkies-walkies pour Noël.
Mais déjà je n'avais plus rien à dire.
Par dessus l'hiver qui étend ses draps d'archive nous partageons en douce des rivières en crue et des oiseaux sans branches. 
Et une mélodie toute entière contenue, celle de la neige qui savoure la peau.
 
Vous êtes invité à un dîner. Vous n'aimez pas beaucoup cela.
Une femme et une jeune fille vous accompagnent; elles se ressemblent comme deux gouttes d'eau et pourtant diffèrent par une palette de nuances dont vous ne parvenez pas à démêler les imbrications. Elles marchent à vos côtés, chacune tenant fermement votre bras, comme le font les policiers pour prévenir une évasion. D'ailleurs à table, on vous assiera entres elles.
A l'origine de l'invitation, une québécoise; elle a fait ses études avec la femme qui vous a entraîné là de votre plein gré. Au cours de la soirée, elles évoqueront souvent quelques cas cliniques intéressants en veillant toutefois à ne pas trahir le secret professionnel.
Son mari est physicien. Il a passé plusieurs nuits avec la Joconde sans que leur couple en ait souffert. Elle se donnait à lui au Louvre, débarrassée de sa vitre blindée. Il approchait de son visage des instruments compliqués pour étudier des fractures dans la matière. Il a raconté en détail leur liaison dans une revue scientifique internationale. Ce ne fut pas un best-seller. La Joconde n'est pas votre genre de femme, mais vous vous dites qu'en tête-à-tête avec elle, ce ne sont pas forcément ses fractures que vous auriez étudié.
Un autre couple est invité. Elle, est brésilienne, de père japonais, ce qui lui donne une brunitude singulière. Elle a préparé une boisson de son pays, au nom imprononçable, à base d'alcool fort, de citrons verts et de glace, capable de vous faire aimer la terre entière. C'est une collaboratrice du physicien. Vous ignorez s’il a aussi étudié ses fractures mais désormais ils se penchent ensemble sur des cellules dont ils bricolent les champs magnétiques. Vous vous enthousiasmez en expliquant que vous aussi vous vous passionnez pour les phénomènes d'attraction mais plutôt à l'échelle des individus entiers.
Comme mari, elle a attiré un metteur en scène italien. Au troisième verre de la boisson imprononçable il finira par révéler quelques détails croustillants au sujet d'une célèbre actrice italienne.

C'est une fondue bourguignonne, le seul plat que vous n'aimez pas. 
Chacun fourrage dans un poêlon fumant avant d'en extraire sa pitance, un bout de viande ratatiné embroché au bout d'un pic dont le manche, astucieusement coloré, vous autorise à défendre âprement votre trophée.
A un moment la conversation achoppe sur un problème de vocabulaire que ni le français, l'anglais, le portugais ou l'italien ne parviennent à résoudre. Vous proposez alors le roumain, au centre de tout, mais votre suggestion n'est pas retenue.
Un peu plus tard les regards se tournent soudain vers vous. Vous craignez que l'on s'aperçoive que vous ne mangez pas ou pire, que l'on vous interroge sur vos activités. C'est vrai, comment expliquer à quoi vous essayez d'occuper vos journées et plus généralement votre vie? Heureusement c'est à ce moment précis que le réchaud s'éteint faute de combustible. Le temps de ranimer la flamme et la conversation, on est passé à autre chose.
Vient le dessert, une galette des rois avec sa fève. C'est la chercheuse brésilienne qui l'a trouvée: une figurine représentant Vercingétorix. Cette fois c'est elle qui ne parvient pas à prononcer ce nom. Le metteur en scène entreprend une explication historique (vous êtes à deux pas de la place d'Alésia) dans laquelle il magnifie outrageusement la civilisation romaine. Bêtement, vous vous sentez obligé de prendre le parti des irréductibles Gaulois.
Tout le monde prendra un café (non, pas de tisane), sauf vous qui préférez un dernier verre de la potion magique brésilienne.
On prend congé sur le pas de la porte en échangeant des amabilités et des promesses que l'on ne tiendra pas.
Vous vous retrouvez dans une avenue déserte, découpée dans un bloc de froid polaire et cisaillée par un vent mordant. Vos deux gardes du corps pressent le pas et baissent la tête en rajustant leurs manteaux.
Vous souriez aux étoiles en pensant:
« Tiens, j'ai une petite faim... »
Vous êtes avalés par une bouche de métro Guimard.

Dans les mains creuses viennent à résipiscence les chemins de fortune qui se sont égarés et le souvenir des pierres jetées au fond des puits avec les promesses auxquelles on ne croyait pas vraiment.
Je vous vois au travers du voile grenat de mes paupières closes.
Longtemps vous ne fûtes qu'une ombre, un soupçon de non-lumière accroché au revers de ma solitude. J'avais beau écarquiller les yeux, je ne saisissais alentour, au vol, qu'un reflet de cheveux, l'éclat d'un regard ou d'un rire, la courbe d'une hanche, quelques bribes de phrases, des résonnances qui s'éteignent sur elles-mêmes, quelques froissements d'âmes et d'étoffes. 
Rien de bien tangible - car mes mains finissaient toujours par se retrouver orphelines, la droite symétrique à la gauche, chacune renvoyant à l'autre l'image de votre absence, avec cependant la certitude patiente de votre existence entière quelque part.
A force de ne rien retenir j'ai compris que vous seriez insaisisable, cette impression lumineuse dont on ne sait si, réelle, elle parvient par la seule force de son évidence à traverser l'écran opaque des yeux fermés pour venir troubler l'ordonnancement des pensées régulières, ou bien, imaginaire, si elle tente d'exister dans l'univers agité des dehors et vient briser son élan là, dans un battement de cils.
Je vous sais les yeux fermés comme d'autres savent par coeur.
Le temps ne se lasse pas de lui-même; il n'a plus cours. 
Vos gestes, vos pensées, vos désirs sont devenus lents. Vous êtes un survivant, rescapé d'une histoire inexhaustible dont on cherche à vous déprendre.
Aller dans les mots c'est s'abandonner à ce courant, sentir les liens qui se défont, se perdre.
Journée souterraine : métro, forum des Halles, sous-sol de librairie, déjeuner dans une cave…
Combien de temps aura-t-il fallu aux Hommes pour qu’ils sortent des cavernes, du ventre des femmes, des terreurs viscérales, de l’obscurantisme ?

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