------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Il vous faut, jour après jour, lutter contre la pieuvre du silence et l'étreinte sinueuse de ses bras blancs qui vous encerclent amoureusement de l'intérieur.
Lui parler doucement, la faire taire.
Assis sur un banc j'observe la progression du soleil qui barre la rue. Je n'attends pas qu'il m'atteigne (irradiation excessive qui envahira les cheveux, le visage, fera cligner des yeux, chauffera au travers des vêtements), non, je guette autre chose, l'instant d'avant, celui de la transition, lorsque la nappe de lumière se sera approchée à moins d'un mètre, physiquement encore indécelable et pourtant transformant l'air et le temps en une promesse inaudible, en un murmure d'atomes minuscules et considérables qui réveillent une mémoire de peau inaltérée.
L'espace entre les corps, poinçonné de gestes arides, tient lieu de langage. Sémaphores accomplis, nous brassons des paroles hybrides, nous improvisons des danses approximatives.
Nous nous signons.
Il faut parfois peu de choses pour qu'une journée soit réussie: ce matin, avant que le pouls de la ville ne s'emballe, vision d'une lune féconde en train de se glisser dans un méandre de la Seine et satisfaction sereine en sachant que mon regard posé sur ces courbes atteignait, par ricochets, d'autres regards dont je ne savais rien.

Le mouvement c'est le temps, le voyage immobile.
Entre deux néants, celui de la naissance et de la mort, nous remplissons nos vies d'actes parfois biologiquement inexplicables.
Course éperdue d'avance.
Finalement la vie se résume à quelques événements importants. Des points qui s'alignent approximativement. 
Quelque chose de lancinant, comme un thème musical qui toujours refait surface.
Dans un demi-sommeil, par la porte entre-ouverte, j'apercevais sa silhouette dans la cuisine, statuaire dénudée, échappée sans bruit des replis de la nuit. 
Jambes et pieds nus comme la pluie, effleurée par la pâleur d'un néon, elle lisait en fumant une cigarette, debout sous le ronronnement de la hotte.
Quelques fussent ces lignes d'alors, je sentais bien qu'elle lisait au plus profond de moi, qu'elle labourait dans mes ignorances bâillonnées .
Dans ce défrichement de nos êtres, elle m'était définitive. 
 

 
Nous sommes plusieurs à promener nos dimanches le long du fleuve, à écouter bruire une parole dissoute, à chercher un regard sombre dans le creux de la vague tandis que d'autres cadenassent au grillage du parapet des promesses bientôt rouillées au vent des passerelles. 
Nous nous voyons sans nous voir; nous nous traversons, silencieux, inutiles autant qu'indispensables les uns aux autres, conscients d'aller dans l'apaisement de ce qui fuit.
(Passerelle des Arts)
Sous les frondaisons, l'obstination muette de la sève couvre le bruissement entêté des légèretés fuyantes qui chantent le mythe réconfortant de l'éternel retour. 
Quel est le rythme ? 
D'où vient cette complaisance à demeurer hors saison ?
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