------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Que faire de l'expression “il n'y a pas âme qui vive”. 
Au milieu de la nuit je trouvais enfin la place qui lui revenait.
L'obscurité assiégeait la maison, l'océan grondait derrière la dune, la pluie cinglait les tuiles en tirant des traits aveugles sur son passé. Chaque goutte quittait un nulle part pour en rejoindre un autre en ouvrant dans sa verticale renommée un peu de vide supplétif et grégaire. 
Rien n'était envisageable dans ce bref espace.
Pas même une âme, hormis les mots qui cernent cette douce impossibilité.

Combien furent cloués au pilori des exactitudes pour être demeurés évasifs, oublieux, embrumés, dispersés, pensifs?
C'est un livre.
Pourtant je ne vois qu'un fleuve d'albâtre parsemé de signaux incompréhensibles qui émergent ici et là comme les pierres au milieu du gué.
Où mène-t-il?
J’aime vous désirer dans votre inaccessibilité. C’est de l’impossibilité de vous que se nourrit mon élan, que se dessine la trame de votre existence: votre manière de caresser les mots, de les tresser, d’où je déduis votre façon de sourire, de marcher, de regarder par la fenêtre, de ne pas dormir, de compter sur le temps à venir. Il me semble alors percevoir l’intensité de vos regards, l'accuité de votre langue, l'arrondi de vos gestes.
Un glissement sémantique infinitésimal se produit :
De « désir », je passe à « saisir ».
« Saisir dans écrire, tel qu’écrire, est un désir de saisissement particulier enchaîné à un objet universellement possédé, constitué d’avoir été saisi de toutes les manières possibles, rendant le désir vain dans son objet même et par là sans effet dans son action. » 
NonGlossaire. Marc Cholodenko. Ed. P.O.L.
Les nuits abrutissaient les jours, les secondes laminaient les heures, tissaient un écheveau d'élans, de reculs, de faux espoirs, d'appréhensions et de renoncements.
Pour franchir la cordillère du temps, je suivais le fil d'une présence décousue.
Regarder l'océan.
Ne pas espérer faire autre chose.
Je cherchais ce mot depuis longtemps. Il disait tout et par définition manquait.
C'est « lacune ».
La lumière fossile va se perdre aux confins de l'univers comme elle sombre au plus profond de nous. L'infiniment grand y rejoint l'infiniment petit dans une même dissémination incommensurable: rareté, vide, désagrégation du temps, de la matière, de la pensée désincarnée.
Sous le couteau des mots, une lame de silence.
A perte de vue s'étendaient des îles à fleur d'eau, évasives, affectives, séparées par d'incommensurables incertitudes. 
Fallait-il compter en brassées d'aurores, en réminiscences tardives, ou bien emprunter des barques allègres, se perdre dans l'archipel des non-réponses ?
Finir ses phrases. 
Il y a une entrave. Presque  imperceptible.  Une retenue insaisissable qui finalement empêche de...
Je passe beaucoup de temps assis dans le canapé près de la fenêtre. Sur la table basse devant moi traînent quelques livres choisis parmi mes fidèles; j'en reprends une phrase de temps en temps. Ensemble nous attendons qu'il se passe quelque chose. Cela viendra peut-être du ciel, où bien de la lumière, des nuages, du sillage d'un avion, du frémissement de la branche de laurier-rose, d'un bruit lointain, de toutes ces choses inutiles qui filtrent les heures. 
C'est indéfinissable mais cela vous tient.
Lorsqu'on vous demande ce que vous faites, vous répondez simplement:
- j'attends d'être surpris.
Un doigt glissé sous la Carapace, je conserve inaltérée sous le boisseau du roman l'immémoriale succulence des chairs.
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