Le désert avance
Je caresse le dos d'un chat
j'écoute le bruit des choses
j'attends que la mer monte
(ou bien qu'elle baisse)
je m'assois au bord d'un creux
je bois un verre d'eau
et je regarde
le désert qui avance
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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface.
Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence.
Rien ne se tait tout à fait.
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Sur le pont des Arts je regarde descendre le jour et monter une lune muette derrière la tour Saint Jacques. Les vagues de touristes embarrassent les planches, les amoureux s’embrassent, luttent au corps-à-corps contre la balustrade, les bateaux-mouches embrasent l’obscurité naissante de leurs projecteurs acérés, déchirent le paysage.
Personne ne vient seul sur ce pont.
A la surface du fleuve j’ai cru un instant voir flotter mon indécision.
Clapotis des sentiments.
L'enveloppe en papier kraft est arrivée par la poste. Elle contient une clé usb et une brochure. Sur la couverture des dates sont inscrites.
La clé usb contient un diaporama dont l’exécution automatique ne laisse pas d’autre choix que celui imposé par son auteur. Les images se succèdent, parfois séparées par un fondu. Je pense les connaître toutes mais un examen attentif révèle quelques photos inédites. Déception : elles n’apportent aucun élément nouveau. Il s’agit simplement de ces exemplaires que normalement on élimine d’une série parce qu’ils sont doublés ou ratés. C’est toujours la même histoire : des paysages enneigés, des traversées en bateau ou en avion, des étendues désertiques, des oasis, des pique-niques à côté d’une jeep. Les visages ne me sont familiers que parce qu’on me les a présenté à maintes reprises : je peux énoncer les liens de parentés, établir les relations professionnelles, reconnaître les lieux par automatisme un peu comme on récite une leçon apprise par cœur. Mais le cœur ne bronche pas. J’ai beau chercher, scruter le moindre détail, aucun indice ne suscite chez moi la plus petite palpitation, aucun relief ne vient retenir une émotion. Pas d'aspérité émotionnelle, pas le plus petit battement.
Suis-je devenu froid, lisse, lunaire, calciné au point d’éluder les êtres pour n’en retenir que les ombres et leur préférer ces paysages ouverts que j’embrasse d’un regard ?
Le document joint n’est guère plus convaincant: arbres généalogiques, chronologies, récapitulatifs, synthèse. La manœuvre est grossière: cette fois je possède toutes les informations, je n’aurais plus aucune raison de douter.
L’ouvrage est protégé par des couvertures transparentes, relié avec une grosse spirale en plastique noir.
La clé usb contient un diaporama dont l’exécution automatique ne laisse pas d’autre choix que celui imposé par son auteur. Les images se succèdent, parfois séparées par un fondu. Je pense les connaître toutes mais un examen attentif révèle quelques photos inédites. Déception : elles n’apportent aucun élément nouveau. Il s’agit simplement de ces exemplaires que normalement on élimine d’une série parce qu’ils sont doublés ou ratés. C’est toujours la même histoire : des paysages enneigés, des traversées en bateau ou en avion, des étendues désertiques, des oasis, des pique-niques à côté d’une jeep. Les visages ne me sont familiers que parce qu’on me les a présenté à maintes reprises : je peux énoncer les liens de parentés, établir les relations professionnelles, reconnaître les lieux par automatisme un peu comme on récite une leçon apprise par cœur. Mais le cœur ne bronche pas. J’ai beau chercher, scruter le moindre détail, aucun indice ne suscite chez moi la plus petite palpitation, aucun relief ne vient retenir une émotion. Pas d'aspérité émotionnelle, pas le plus petit battement.
Suis-je devenu froid, lisse, lunaire, calciné au point d’éluder les êtres pour n’en retenir que les ombres et leur préférer ces paysages ouverts que j’embrasse d’un regard ?
Le document joint n’est guère plus convaincant: arbres généalogiques, chronologies, récapitulatifs, synthèse. La manœuvre est grossière: cette fois je possède toutes les informations, je n’aurais plus aucune raison de douter.
L’ouvrage est protégé par des couvertures transparentes, relié avec une grosse spirale en plastique noir.
Les étudiants appellent celà un « mémoire ».
Je n'ai jamais eu que des montres à aiguilles, pointées vers le néant, décrivant des circonférences imprécises, finissant toujours par repasser au même endroit, cherchant inlassablement l'origine des choses, ne venant jamais buter sur rien de substantiel.
Des montres qui ne montrent rien.
(Mais toi, là-bas, qui prends la mesure du temps, tu sais...)
J'allais à la rencontre des poissons d'argent qui grouillaient aux portes des magasins. Ils filaient d'une rive à l'autre, empaquetés jusqu'aux oreilles, se frottant les côtes sans que ne surgisse la moindre étincelle. Les passages cloutés ne les épinglaient que brièvement, puis les relâchaient en paquets nerveux sur le pont mouillé de la rue piétonne.
J'ai dépensé tout mon temps mais je n'ai rencontré personne.
Mon
soulagement ne fut pas d'entendre à nouveau parler français, tant cette
langue peut être considérée comme déjà morte, rengorgée dans sa
difficulté à épouser un monde efficace et pragmatique, mais de le lire,
besogneux, désuet, suffisamment à l'aise dans son anachronisme
typographique pour envisager l'indicible, l'elliptique, l'inutile.
Désormais
la route était verglacée. Le vent agitait furieusement les branches de
sapin, emportait des nuées de grésil. Les roues patinaient à chaque
virage quand je les braquais pour entamer le plus fort de la pente.
Faire demi-tour eut été périlleux, redescendre de ce côté impossible. Il
fallait à tout prix atteindre le col.
J'y parvenais comme tombait la nuit.
Plus
rien ne pressait maintenant; j'arrêtais la voiture, écoutais le
grondement des bourrasques qui la bousculaient, scrutais un horizon
fermé.
Plus loin Genève somnolait mollement dans ses reflets lacustres sans se
douter du mauvais temps qui grondait ici, la frontière hésitait encore le long de cette ligne de crête qui haussait les épaules.
Je partageais avec l'obscurité la mélancolie des disparitions exhaustives.
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