L'attente nous creuse comme elle nous lie, partition légendaire du tangible qui fait défection.
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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface.
Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence.
Rien ne se tait tout à fait.
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La nuit tombe sur novembre. De la rive opposée montent des scintillements qui luttent contre l'obscurité, ici une brume indolente, là-bas une écharpe de fumée. Un bateau s'apprête à accoster devant le casino, s'immobilise enfin sans qu'aucun passager n'en descende.
Le temps se pose à la surface de temps.
La
webcam, infatigable, tourne la tête de gauche à droite puis de droite à
gauche. Elle surveille pour moi le sommet de cette montagne. La neige est
là mais on sent bien qu'elle n'y croit pas vraiment, que son heure
n'est pas encore venue. Modestement elle n'insiste pas.
Parfois
des détails changent: une voiture garée sur le parking, un engin dont
les phares découpent deux halos clairs au dessus de la route d'accès,
une tâche d'herbe qui s'élargit ou diminue au gré des précipitations et
de la température indiquée par deux petits thermomètres, un rouge et un
bleu, incrustés en haut à droite de l'écran.
Les
images sont captées à intervalles irréguliers ce qui donne à la scène
un caractère énigmatique. Apparitions et disparitions se succèdent sans
que l'on puisse établir avec certitude un lien de causalité.
Jamais
on ne distingue une silhouette.
Je
ne puis rester continuellement devant mon écran mais heureusement on
peut remonter le temps en choisissant une date et une heure puis le
faire à nouveau défiler (en accéléré).
Si je disposais d'une telle fonction dans ma vie, je serais sans doute tenté de l'utiliser.
Au ralenti.
Le couple rentre à Lausanne après des vacances, accompagné de leur fille et de sa
correspondante allemande.
Je pose quelques questions sur la ville, ses
commerces, ses cafés, ses librairies les plus fréquentées, les alentours, la vue sur le lac.
Recueillir des indices est un travail de patience. On
procède par cercles concentriques en s'éloignant du sujet principal pour mieux y
revenir à l'ombre des mémoires inaliénables.
Après la gare de Frasne le train s'enfonce dans un tunnel. Des douaniers remontent la rame avec un chien tenu en laisse.
La conversation s'éteint.
Je consulte les cartes comme s'il s'agissait d'un voyage au bout du
monde. Pourtant je ne fais que traverser le paysage, observer comme il
s'élève à mesure qu'approchent les hauts plateaux
Que cherchons-nous au-delà de nos frontières intimes? La grande réconciliation du temps dénué et de l'espace fréquentable?
Trouvons-nous dans les hautes terres l'acquittement de nos solitudes?
Trouvons-nous dans les hautes terres l'acquittement de nos solitudes?
A Deauville il pleuvait.
Je n'ai fait que quelques pas sur les planches avant d'être chassé par la pluie. Pluie je suis allé à Cabourg. Pensé à Cécile davantage qu’à Marcel (on a ses préférences). Elle y prenait des vacances et des amants bruns. Roulé jusqu'à Ouistreham pour voir un énorme ferry sorti de nulle part foncer résolument vers l'Angleterre et un grain menaçant. Déjeuné sur le port et sur le pouce. Les garçons de café étaient coiffés de canotiers: c'était le Beaujolais Nouveau. Je suis resté à l'eau et rentré d'une traite sous la pluie battante.
(Deauville et zeugmas)
Pourquoi cette expression de langue maternelle ? Ne devrait-on pas lui préférer celle de langue amoureuse, certes émergeant des premiers balbutiements (oedipiens, noueux, laborieux ...) mais ne prenant son envol et son ampliation définitive que dans sa friction avec le désir, le double anéantissement des attentes entre-baillées, des corps qui coïncident dans la nuit sévère de nos solitudes angoissées ?
De l'accouplement des mots naît la langue vivante, une et duale, fragilité spéculaire offerte à nos visages sidérés.
(Aller et venir dans tes mots d'errance, tes fulgurances).
(...)
Mais que
pouvais-je bien faire à Istanbul ? Et qui a pris la photo ?
A cette
époque je ne connaissais pas encore MMM qui de toute façon passait par
Moscou pour rentrer à Tokyo.
J’étais plus jeune, plus grave, soucieux de bien faire. Mon physique me permettait de passer inaperçu, il suffisait de se mêler à la foule, de suivre le flux, de tenir à la main un sac en plastique ou un quotidien populaire puis de s’engouffrer dans un taxi au coin d’une rue. Je m’en souviens maintenant, il flottait sur la ville un air épais, une odeur âcre, mélange de brume marine et de charbon brûlé.
Il ne reste qu’une dizaine de photos dans ce dossier, preuve qu’elles ne présentent plus aucun intérêt aujourd’hui. Elles sont prises de loin, mal cadrées. A chaque fois on m'y voit englué dans un groupe anonyme, compact et uniforme, sortant d'une usine ou d'une gare, progressant avec difficulté dans des rues encombrées.
Sur deux d'entre elles qui pourtant montrent des lieux différents on peut distinguer la même jeune femme, long cheveux roux, visage très pâle, marchant à quelque pas derrière moi.
- Non, je vous assure que je ne me souviens plus de rien d’autre.
J’étais plus jeune, plus grave, soucieux de bien faire. Mon physique me permettait de passer inaperçu, il suffisait de se mêler à la foule, de suivre le flux, de tenir à la main un sac en plastique ou un quotidien populaire puis de s’engouffrer dans un taxi au coin d’une rue. Je m’en souviens maintenant, il flottait sur la ville un air épais, une odeur âcre, mélange de brume marine et de charbon brûlé.
Il ne reste qu’une dizaine de photos dans ce dossier, preuve qu’elles ne présentent plus aucun intérêt aujourd’hui. Elles sont prises de loin, mal cadrées. A chaque fois on m'y voit englué dans un groupe anonyme, compact et uniforme, sortant d'une usine ou d'une gare, progressant avec difficulté dans des rues encombrées.
Sur deux d'entre elles qui pourtant montrent des lieux différents on peut distinguer la même jeune femme, long cheveux roux, visage très pâle, marchant à quelque pas derrière moi.
- Non, je vous assure que je ne me souviens plus de rien d’autre.
(Eyüp)
J’ai passé la nuit à parcourir une ville qui refuse de s’abandonner à l’obscurité, au silence, à l’immobilisme, à l’abrutissement tiède du sommeil dans lequel nous croyons pouvoir échapper à nous-mêmes.
Les hommes et les femmes rencontrés sont avares de leurs mots comme de leurs gestes, lents, choisis, mesurés, efficaces, empesés d’une torpeur dont on ne sait si elle résulte de la fatigue ou de la conscience d’appartenir à un monde parallèle : celui des ombres qui s’évertuent à faire tourner coûte que coûte un monde pétri de certitudes technologiques, fiable et rentable, amorti et planifié courant énergiquement vers des lendemains radieux ou bien à son effondrement.
Souvent ils s’excusent de m’avoir dérangé pour « pas grand-chose ». Comment leur expliquer, à trois heures du matin, qu’il n’y a pas de plus grande satisfaction que d’avoir besoin les uns des autres, surtout pour pas grand-chose.
Invariablement je finis par me retrouver dans cet appartement, pied nus sur le parquet complaisant, regardant aussi loin que possible, occupé à déchiffrer les signaux que m’envoient des fenêtres allumées ou éteintes, soupesant la fatigue qui alourdit mes membres, jusqu’à ce que la sonnerie du téléphone me jette à nouveau dehors.
(finalement pas grand-chose)
Des hommes et des femmes, fourmis sous la verrière, en partance, n'en revenant pas d'eux-même, tracent des chemins de fer dans un piétinement d'horaires, d'empressements numériques, de journaux gratuits.
Ils ne projettent au sol aucune ombre, n'existent que par leur disparition anonyme au bout d'un quai, à l'aplomb d'un escalier, effacés d'un geste de la main dans un brouhaha inintelligible.
Finalement tout n'est qu'une question de traverses, de parallèles, de lignes de fuite, de souvenirs.
D'aiguillages.
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