------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
La mer se retire, s'indigne faiblement de devoir céder la place à nos regards impudiques.

Écrire c'est fermer les yeux, chercher dans la dénudation le dernier fil, celui dont la rupture tant redoutée révélerait  l'illisibilité du langage.

Le phare jette des phrases énigmatiques par dessus les épaules des pins: trois longues, deux courtes, une hésitation, puis il recommence. 
Des années qu'il se répète ainsi et que je le surveille sans parvenir à comprendre ce qu'il veut dire.

Ignorer la contradiction des branches, se disjoindre du feuillage.
"Voilà une brêche" dirais-tu.
Ne serait-ce pas plutôt une échappée belle?
Elle est revenue sans transition la saison lente et douce. Les jours et les nuits se fondent dans la même pâle lumière; le temps ne compte plus vraiment ; il n’y a plus d’alternance ni de succession événementielle mais une lente érosion de l’avenir, une glissade nonchalante vers « plus tard ».
J’aime cette période de l’année, les vêtements de pluie que l’on ressort des penderies, les pulls qui ont emprisonnés dans leurs mails les parfums d’époques révolues.
Il pleut. Il vente. Je toucherai bien ta main.
(eautomne)
Se méfier du visible comme des voyelles sans sérif.
J'allais d’un pas dunaire, la poudre aux yeux, jusqu'à sentir sur mes épaules ce manteau de fatigues et le sel au bout de la langue.
Il n'y a pas d'écrit.
Rien ne justifie qu'une phrase tisse des liens avec une autre. Chaque mot est un roman à part entière. Parfois même chaque lettre. Le récit tient dans la décomposition linguistique puis dans sa réhabilitation imaginative.
Nous menons des vies sans histoires.
Mes chemins côtiers ne traversent rien: ils restent à côté, font le tour sans insister, minéraux et placides, ligneux et lacunaires, ombrageux et sereins, faisant mousser un peu de temps écoulé entre les failles de marées qu'on ne rattrapera pas.
Au loin le continent, la terre fermée, un bras de mer que j'hésite à franchir.
Je ne suis pas pressé.

L'homonymie des pierres ne nous dit rien sur le retour des visages.
Aux tempes des allées, battait le bavardage commun, étonnant chant tribal auquel vous tentiez de vous accorder.
Une erreur de synchronisation était survenue: le son était décalé par rapport à l'image et l'on éprouvait de la compassion pour ce journaliste un peu ridicule, qui, à l'évidence et malgré des efforts méritoires ne parviendrait jamais à se rattraper.
Un art consommé du flou entretenait la confusion entre "chevaux" et " cheveux", déclinaisons prodigieuses d'un même ondoiement.
Retour à la ville argentée, aux cimes grises, aux vertiges coutumiers, aux cols de chemises ouverts .
Les maisons, toutes du même modèle, ne se différenciaient les unes des autres que par quelques détails voulus par leurs propriétaires (un chalet en bois au fond du jardin, un second garage, un potager...). Toutes étaient rigoureusement alignées, desservies par un réseau ténu d'allées perpendiculaires qui délimitaient les parcelles. 
Vues du ciel, elles faisaient penser à des tombes. Et ce cimetière urbain s'étendait à perte de vue.
Heureusement le pilote finit par se rendre compte de sa méprise. L'avion accéléra soudain, fit un virage serré pour s'extraire coûte que coûte de ce paysage désolant et parcourut une distance qui me parut considérable avant que n'apparaissent une zone marécageuse, des barques de pêche, un îlot d'où s'envolèrent des oiseaux blancs, des étendues herbeuses grandissantes, puis enfin ces installations étranges qui annoncent la proximité d'un aéroport.
J'enviais l'insouciance des autres passagers qui à aucun moment n'avaient eu conscience du péril auquel nous venions d'échapper.
… écrire en creux, dans les plissements, sous la lumière rasante du doute. Rien ou presque ne doit saillir.
Travailler dans l'abrasion, jusqu'à ne sentir sous la langue que les copeaux des phrases.
Cheval blanc, cheval noir, je regarde tes mains pleines d'aubes errantes courir sur le piano des intouchables.

Insomnie: ductilité de l'air autour des sentiments.
Je vous tutoie pour mieux te vouvoyer.
Vouvoiement spontané, parce que je suis séduit. 
Distance que l’on ne cherche pas à réduire précipitamment, indices livrés au compte-gouttes, puzzles que chacun assemble dans son coin: le vouvoiement est un peu de cette patiente retenue. 
On a envie de poser la main doucement sur votre nuque, mais elle reste cousue au fond de la poche, on effleurerait volontiers l’intérieur de votre poignet quand vous portez une tasse de café à vos lèvres, mais on se satisfait d’imaginer une douceur satinée.
Le désir est dans la distance. Il est millimétrique.

Nous brandissons des lundis, des jours ouvrables qui se referment sur nous, exécrables mâchoires calendaires.
Chaque nuit un visage en filigrane vient me visiter, désépaissir d'un battement de cils la véhémence de l'été.
Je traversais le bois de Clamart en roulant toutes vitres baissées :
parfums mêlés de tilleuls, de poussière mouillée, de nuit tombée.
Je cherchais celui de ta peau.
(petite pluie d'orage)
Par manque d'îles, nous nous rapprochions des fleuves dont les bras rassurants s'allongeaient vers l'infini des possibles sans compromettre la fluidité des rêves.
- vous ne finissez pas vos phrases  ?
- non, je garde toujours un peu d'espoir.
Deux feuilles de platane n'en finissent pas, dans leur chute, de s'observer, se frôler, s'enrouler l'une autour de l'autre sans jamais se toucher. 
Elles refusent la possibilité des corps, comme résignées dans leur obstination flamboyante.
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