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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait.

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Le poison gris des jours rongeait les veines du siècle. Dans l'incarnat des évitements, des vies circulaient, cherchaient des noms à proférer.
A l'instant même où s'amorce le mouvement il contient dans sa velléité l'esquisse d'un regret: celui d'avoir bientôt dépassé le seuil de l'intention qui le fit naître.
Ici s'articulent des possibles, une marge imperceptible, celle des hésitations premières, des variances, des territoires occultes où l'on pourrait déposer le mot début.
Il y aurait bien les lacs aussi, mais ce sont des fleuves qui s'ignorent, tout embarrassés d'eux-mêmes dans leur quête désespérée d'une sortie honorable.

Un court instant il m’a semblé percevoir une présence, une ombre, un mouvement. Il s’agissait peut-être du frôlement de ton regard sur ces lignes. Impression agréable autant que mystérieuse et insondable.
Je regarde l'océan sans comprendre ses mouvements limitrophes: dilution de détails imprédictibles dans une globalité ordonnée, cohésion du chaos dans la paume de la mécanique céleste.
“C'est tout droit”.
Je remercie poliment mais n'en crois pas un mot. 
Si j'ai demandé mon chemin, moi qui ne demande jamais rien à personne, c'est que ce doit être beaucoup plus compliqué que ça.
Tant pis, je prendrai la première à gauche.
Aller dans l'enlacement des pensées puis les regarder se défaire, assister aux délitement des songes jusqu'à leur mise à nu , désirs à cru.
Et la pluie toujours, indécente, qui bafouille aux carreaux.

Soudain les corps furent recouverts des oripeaux de la morale, harassés de peurs conventionnelles, enveloppés dans le soufre des pensées closes. Le plaisir voyageait en contrebande. Par transparence on devinait la nudité aggravée de la soie et le secours épistolaire des constellations.

En balayant l'immense plage,  le vent de noroît entraîne un peu de sable qui court en nuées sauvages au raz du sol et vient cingler les jambes. Par endroits il s'accumule en édifices fragiles constitués des grains les plus fins et les plus émouvants.
Je plonge mes mains dans ces monticules poudreux et rends leur liberté à quelques poignées dorées qui reprennent aussitôt leur course folle.
Que pourrions-nous espérer retenir ?
Enjambement des syllabes
bouches cousues aux mutiques demains
récit tronqué de nos avenirs

noueuse nudité en nos silences.
Loin de l'obstruction des terres natives, nous devinons entre les phrases l'embarras de nos doigts de papier sur les broderies nomades: c'est la couture vive de la surprise.
Ténacité des fleuves qui tendent leurs bras préalables aux riveraines psalmodiées.
Les livres prennent l'humidité dans cette maison trop longtemps fermée. De petites tâches apparaissent sur les couvertures, le papier jaunit, se ramollit, l'encre perd le prégnant parfum de sa jeunesse et sa noirceur de geai.
Un jour, quand je les rouvrirai, il ne restera plus rien à lire, signe qu'ils seront arrivés à maturité et auront recouvré leur pureté originelle.
Nous ne possédons pas les livres: ce sont eux qui nous empruntent.
L'été dentelle à ton front. Les autres saisons se tiennent de profil, en réserve d'incises: l'amour est une irruption.
Le discours désagrège.
C'est en cela qu'il nous construit: à mesure que nous dépouillons le langage de toutes ses écailles inutiles, nous nous défaisons de nous-même jusqu'à percevoir la vertigineuse nudité de nos sentiments. Nous rassemblons alors les bribes éparses qui jonchent le pavé de nos solitudes et nous réapprenons à dire. Ce quasi-silence est l'aboutissement extrême du dessaisissement de soi.
Parole émondée, vocabulaire archéen, simplification linguistique outrageuse nous conduisent à ne plus nous en remettre qu'à la seule phonétique:  s'entendre ou s'attendre, s'enfuir ou s'enfouir, se taire ou se terre.
Toutes les cinq minutes, un avion crétin tente de percer ce magnifique nuage.
En vain.



Devant moi elle a bu cette tasse de café. 
A petites gorgées de porcelaine vive. Encore plus lentement peut-être.
Seulement elle a gardé un peu du précieux breuvage sans l'avaler. Alors je l'ai embrassée. Je suis venu boire dans sa bouche.
J'y ai trouvé de l'ébène, de l'ivoire, des incendies de forêt, des galopades effrénées, des chutes d'eau, des escalades vertigineuses, des abîmes insondables, des terres inondables, des pentes sauvages, des torrents de cailloux, des morsures animales, des lits de mousse, des retraites précipitées, des contre-attaques fulgurantes, des avalanches suspendues, des souffles coupés , des rivages apaisés, des plages nacrées, des pêches miraculeuses, des accents aigus, des peurs d'oser, des désirs inavoués, des promesses intenables, des mensonges éhontés, des mots susurrés, des mots sucrés, des mots salés…
Nous avons bu jusqu'à l'extrême liquéfaction de l'arôme, jusqu'à supposer sa sublimation subtile, son évaporation tactile, son évanouissement froissé, sa souvenance fossile.
Simplement, nous avons pris notre premier café ensemble.
J'erre à contre-sens dans une forêt de dos tournés.
Parfois je souris: je crois reconnaître le tien dans l'échancrure des pas perdus.
Odeur de buis arrachée à la mi-mars de je ne sais quelle année conversationnelle puis déposée sur une lamelle pour échantillonnage de mon enfance et de là expédiée dans le court moment adulte
Pour étude, hébétude
Buis aux mille watts beaux. 
(Dominique Fourcade. Eponges modèle 2003)

Elle me revient en pleine face cette odeur de buis, cette maison sévère d’ardoises glacées, rongée par les ronces de l’abandon, griffures imprécises aux jambes du temps, du haut de sa colline, sous le vent du moulin dont les bras désarticulés m’envoient des signaux indéchiffrables.

Nous ne sommes pas réduits au silence ; nous nous y augmentons de tout ce qui s'y perd.
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