------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Voilà une ville sans charnières qui refuse de s'ouvrir.
On se glisse dans l'entre-temps comme on tire à soi la couverture du sommeil. La redondance des heures fournit un alibi à la paresse des jours: nous auscultons des néants qui nous rapportent les frissons du monde.
Je suis absent de l'été comme l'été s'absente de tout: révélation par la brèche de la femme floue.

Une même interrogation soulève la paupière du jour:
où es-tu?
Une même rumeur plie le genou du soir:
que dis-tu?
L'espace est flou, labile, provisoire, nébuleux, un peu comme ce matelas de nuages aperçu par le hublot de l'avion et sur lequel vous aimeriez tant pouvoir marcher. Entre les interstices vous distinguez brièvement un morceau de terre, un cours d'eau, un village, une route, une voiture sombre qui tente d'échapper à un paysage désolé (aura-t-elle le temps d'atteindre ce petit bois au bout de la ligne droite?); autant d'histoires fragmentaires qui resteront sans fin, happées par un nouveau rideau de brumes et de vapeurs surgit brusquement sous les ailes.
La vérité se referme sur elle-même et vous quitte comme la mer se retire des coquillages. Vous n'avez pu en retenir que la part infime.
Vous espérez une éclaircie.
Pendant la nuit le rideau bouge doucement devant la fenêtre ouverte: il respire, mène une vie décousue, un peu impudique. Il flirte avec le vent, se persuade qu'il pourrait à tout moment le suivre s'il le voulait vraiment.
Il me fait le coup tous les étés mais reste fidèle à ses anneaux.
Seuls les bruits lointains parviennent à s'échapper au delà du raisonnable dans la nonchalance  de la torpeur estivale.
Il faut lire « s’éprendre » et non « se prendre »

Face à l'océan considérable, nul ne comprend ce qu'il voit. Le regard est happé par le flot de nos ignorances sans pouvoir y trouver un point d'appui. Il parcourt la laisse du monde en même tant que sa solitude inexpugnable.
L'horizon est le trait qui souligne la perte de soi.
Dès le début du spectacle, l'une des danseuses africaines perdit le bandeau jaune qui retenait ses cheveux. 
A partir de cet instant je n'ai plus regardé que cela: cet éclat de soleil tombé dans un coin sombre de la scène. La danseuse aurait pu le reprendre dans un geste si gracieux et naturel qu'il serait passé inaperçu. Un régisseur habillé de noir aurait pu le faire disparaître en se faufilant habilement entre deux mouvements de projecteurs. Mais personne ne broncha tant le morceau d'étoffe semblait négligeable aux yeux de tous alors qu'il devint pour moi le centre du spectacle, le point où se focalisait toute mon attention, là ou sans aucun doute allait se produire quelque chose d'extraordinaire que personne n'aurait vu venir.
Mon émotion allait croissante tandis que les spectateurs suivaient des yeux la troupe qui évoluait maintenant une autre partie du plateau, mais je me gardais bien d'en trahir la moindre manifestation afin de garder pour moi seul la primeur de l'événement dont le bandeau jaune serait sans aucun doute  l'origine et la genèse.
Finalement rien ne se passa, pour cette fois.
Mais il s'en était fallu de peu.
Un court instant nous pûmes distinguer l'angle aigu que formait la fuite du jour avec la marche insouciante de l'humanité.
Reclus dans les heures vénitiennes, je devine sous le voile de brume ta belle errance de fleuve et le consentement de ta main.
Tout est contenu entre les battements du cœur: l'hésitation fragile, la suspension, le silence entre les rives, le doute carmin qui gangrène l'élan, l'attente, la jouissance de l'ajournement.
Un galet soyeux ricoche sur le front ridé du temps.
Il n'est que de la boue durcie; elle-même née de l'eau, recyclée à l'infini, larme sur ta joue, pluie qui fait rouiller les saisons, qui érode les reliefs striés des cartes, qui irrigue les fleuves prémonitoires, dilue l'histoire, nourrit l'océan antédiluvien vers lequel nous ramène sans cesse l'archaïque mémoire.
Là, s'abîme un limon préalable. Nous y enfouissons nos souvenirs amoureux.
Là, viennent se désagréger les galets inutiles qui encombraient nos bouches maladroites.
On pouvait s'allonger sur l'obscurité ; elle avait une épaisseur, une consistance, une fermeté, un grain qui s'adoucissait au fur et à mesure que l'on s'approchait de la lumière.
Et c'est là qu'il fallait être, à la lisière.
Il faudrait pour t'atteindre, nouer des secondes, former collier battant à l'horizon de nos distances, tendre une main muette vers l'arc et le ciel pour ne ramener enfin que la bruine des jours.

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