------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
La côte fait invariablement ce que l’on attend d’elle: rouler des horizons énigmatiques, engloutir nos regards interrogateurs, nous donner l’apaisante illusion qu’il existe un au-delà, une échappatoire, une issue de secours, une solution de rechange à nos vies inconsistantes. Elle ne délimite rien de précis ni de définitif. 
Alors comme elle vous restez à côté, entre deux eaux, au bords des mondes et de leurs chavirements.
Le lieu est le lit.
Le lit des fleuves élémentaires (Danube, Saint-Laurent, Amazone, Gange...) qui délavent nos terres intérieures et irriguent nos étreintes; au milieu desquels nous froissons des draps d’eau. Nous nous y débattons comme des poissons vifs éclats, puis retournons à la mer, origine nécessaire, lavés de tous soupçons, enfin dénués.
Rémanence des images derrière les paupières closes, saillies de lumière aux mèches sombres.
Inexorablement  nous basculions dans l'été aride. L'herbe avait jauni, de la dune voisine descendait le parfum poivré des immortelles dont le retour marque le début de la saison sèche. 
Je fuyais la fournaise de la plage et surtout la langueur des conversations civils: « nous avions vu que les volets étaient ouverts mais nous avions peur de vous déranger. Allez-vous rester longtemps? Êtes-vous seul? ».
Oui, vous m'auriez dérangé, oui, nous sommes toujours seuls, être entouré n'étant souvent qu'une pathétique tentative pour baliser les limites de nos solitudes intimes.
Je ne quittais guère l'ombre des oliviers, et celle, plus pointilleuse d'un large chapeau de paille en écoutant la conversation rustique des lézards et des rosiers grimpants.
Un matin pourtant je partais à vélo pour la longue traversée de la forêt de pins et de chênes verts qui longe la côte. Un puissant vent de terre marmonnait à la cime des arbres.
Ici l'univers est définitivement coupé en deux parties: ce qui vient de la mer et ce qui vient de la terre. Appartenir à cette dernière catégorie faisait de vous un être suspect, au mieux étrange, en tous cas quelqu'un avec qui on n'est pas obligé de finir ses phrases.
Je pensais qu'il vaudrait mieux ne pas être surpris dans ce bois en cas d'incendie. Encombré de branches mortes, d'aiguilles desséchées, de troncs gorgés de résine, il ne serait pas facile de s'en échapper.
Après une dizaine de kilomètres une clairière s'ouvre enfin sur une petite cité balnéaire, hideuse verrue bétonnée à la gloire des mirages immobiliers.
C'est laid mais ici personne ne me connaît. Et puis sur la plage est édifiée une baraque en bois tenue par un jeune couple jamais à court de sourires et de musique. Je m'installais sur la terrasse bricolée en planches disjointes. J'étais l'unique client, face à une plage déserte, un horizon ouvert.
Le trajet inverse fut éprouvant et même à l'ombre, la chaleur suffocante. J'étais de retour en fin de matinée, traversait le jardin fossilisé sous une lumière abrupte.
La maison était un havre de fraîcheur, je m'y désaltérais à grands traits, couvert de sueur. La pénombre, le contact froid du carrelage de la cuisine sous mes pieds nus me fît immédiatement penser que nous aurions fait l'amour là, en silence et en regards pour ne pas froisser l'instant.
Le lendemain je tentais de retourner au « café-plage » mais deux garde-forestiers interdisaient la traversée. Un incendie avait ravagé le bois peu après mon passage et il était encore dangereux de s'y aventurer:
« vous comprenez, avec ce fichu vent de terre... ».
Le matin pour consolation solaire, et la peur algide du jour qui ne viendrait plus.
Sous le moutonnement urbain, nous coïncidions.
Je n'écris pas: je ramasse des cailloux au hasard de mes errances et les jette au fond d'un puits sans fond.
Puis j'égrène les secondes, jusqu'à percevoir, sourire aux lèvres, un bruit d'impact lointain, un écho concentrique sur les parois.
C'est la réverbération des solitudes humaines .
Où vont les heures claires apposées aux lacunes terrestres, aux nuits perceptibles ?
Sous les cendres bleues messagères, apparaissent des mains lisibles, leviers heuristiques qui desserrent l'étau des sourires.
L'orage monte. D’abord un voile laiteux, vaporeux, sensuel. Une brise mousseline, transparente et soyeuse comme un baiser tombé des nues. Une bouche aérienne habitée d’un souffle brûlant et mes doigts enfiévrés, fouillant l’air, cherchant des lèvres tendues.
Le ciel s’exhibe, montre ses dessous, ondule, s’épaissit, roule, se met en scène, s’obscène.
Cet orage m’appartient, il se donne.
Je remonte le Boulevard Saint Germain tête renversée en arrière, yeux mi-clos, bouche ouverte : c’est moi qui recueillerai la première goutte de pluie.
Je suis prêt.
J’attends le coup de foudre.
Les noeuds, sertis dans les planches en pin du toit, étaient des yeux de loups à l'affût dans la terrifiante nuit de l'enfance. Il fallait ne pas relâcher la surveillance et surtout ne pas sombrer dans le sommeil au risque de les voir à coup sûr quitter les voliges pour venir s'emparer de vous. 
Vous luttiez ainsi jusqu'aux premières lueurs du jour avant de pouvoir vous féliciter d'en avoir une fois de plus réchappé de justesse, et, cerné de fatigue, vous glisser dans un sommeil de verre. 
Aujourd'hui la maison n'est plus la même mais les hordes ne sont jamais loin.
Heureusement, il n'y a pas de cave.
Nous n'étions qu'une poignée à déambuler sur les planches qui longent la plage.
Une divagation nonchalante, une course de lenteur dans laquelle chacun veillait à maintenir une distance suffisante avec les autres promeneurs.
Au cinéma on est une silhouette lorsqu'on devient visible, qu'on acquiert un début d'existence, un filet de voix; ici nous ne sommes que des figurants sans trait ni épaisseur. Nous nous découpons de profil sur le fond d'un paysage qui finit par nous absorber. Nous en constituons une infime partie, mobile, erratique, sans interactions avec les autres corps.
Finalement nous sommes le paysage, organique et minéral à la fois.
Il n'y a pas de metteur en scène: c'est la matière elle-même, recyclée à l'infini dans le cadencement du temps effroyable.
Par dessus ton épaule ligneuse, le noir et le blanc du piano. 
Et puis le cahier gris des murmures.
Encore une fois l'océan s'est glissé autour de l'île à la poursuite du jour blessé.
Encore une fois j'attends dans l'obscurité, attentif à cette obstination muette et millénaire.
Il vous arrive de déplacer les objets qui semblent les plus certains d'occuper une place définitive. Vous observez au fil des jours la lumière nouvelle qui les contourne et parfois les saisit. Tout de même, vous êtes un peu déçu de ne pas les voir revenir à leur emplacement originel, de manquer de courage.
Sous la poussière des choses vous cherchez l'éclat doré de ce qui aurait pu s'y trouver: le ravissement fragile du quotidien.
L'écriture fit un progrès décisif le jour où l'on inventa l'espace entre les mots: c'est la place laissée libre à l'imaginaire et pour les plus réservés, la possibilité d'y glisser ce qu'ils n'oseront jamais écrire.
Je longeais la mer; un peu comme je longeais ma vie, avec l'impression de n'y être jamais entré tout à fait.
L'océan était calme. Le tumulte originel restait tapi sous la surface mais venait de temps à autre effacer mes pas d'une lame un peu plus hardie que les autres. Pour l'instant je m'en remettais à la complaisance du hasard (cette vague aura-t-elle la force de déferler? Pourra-t-elle m'atteindre?).
Je réalisais combien cette difficulté à marcher, cette résistance à chaque pas, ne provenait pas de la consistance trop meuble du sable mais était du même ordre que celle à parler, à enchaîner les mots, à saisir le lien.
Finalement c'est dans ma vie que je m'enfonçais.
Assis au bord des nuits lacunaires, nous examinons le cuisant tumulte des mémoires fauves: affouillement des bouches épithètes, herse de baisers, tisonniers aveugles forgés au contre-feu des fatigues vénéneuses.
La mer monte doucement vers le ciel.
L'horizon reste une question en suspend.
Rien n'est tranché.
Le désir court à fleur d'eau, passager clandestin.
Je lis sous un olivier consentant, à l'abri de la fatigue du monde. Un petit insecte traverse la page de mon livre. Il lit plus vite que moi, ce qui n'est pas difficile, mais a la délicatesse de m'attendre en bas de page. Nous voilà tous deux embarqués dans la même histoire.
Je crois déjà que c'est pour toujours quand il m’abandonne avec une fabuleuse indifférence.
Traversée d'une place nette : la distance entre les murs est habillée d'échos inexhaustibles, de répliques secondaires. Rien n'oppresse. Mon doigt court dans l'espacement entre les pierres, évalue l'aspérité du moment, la possibilité d'un arrangement. 
Tout se tient ; point de jeu ni d'insinuation. Le vide continue le plein, cherche inlassablement un commencement.
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