------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Il est trois heures. Le vent en profite pour aller faire un tour en ville. J'attends qu'il revienne me dire ce qu'il a vu, quelle âme errante il a bien pu frôler.
Combien de regards entreposés dans cette ville marchande?
Sous la peau du ciel, les trottoirs mouillés mis à nu.
Et la danse de cette écriture à verse.
L'arène gallo-romaine date du premier siècle. Je suis allongé dans l'herbe, en son centre exact, face tournée vers le ciel. A l'autre extrémité de l'allée courbe, bordée par une alternance de cyprès et de fragments de caryatides, le lourd portail en fer est verouillé: le site vient de fermer au public, plus personne ne viendra.
Tout regard sans objet est millénaire, habité par d'autres regards immémoriaux qui échafaudent un empilement de calendriers émoussés. La notion de décompte est rendue obsolète par l'absence de but à atteindre.
L'espace dépasse le temporel.
Tout silence est une pâleur juxtaposée qui cherche son éclat originel.
Cependant vous marchez.
Chaque pas résolu à ceindre les évidements, à dépasser sa propre vérité mécanique (jambes-muscles-tendons-coeur-poumons) pour libérer la raison dénuée. 
Marcher c'est être seul, presque en dehors de soi, à la poursuite de cette part d'ombre que nous rejetons devant nous.
Hier est un chapelet de fausses vérités, une porcelaine ébréchée oubliée au fond d'un placard, une histoire de clé perdue.
La couleur bleue est désolée. Nul ne saurait lui reprocher l'origine du hiatus.

En tirant délicatement sur ce fleuve, à contre-courant, on pourrait sans doute retourner le monde, découvrir l'envers du décor, ce qui se trame sous les fondations des immeubles, entre les racines des arbres, avant que ne se pose dans leur ombre le pas des promeneurs .

Désobéissance des mots malgré le rappel à l'ordre de l'écorce et de la sève.
La conscience diurne est une proposition idyllique. C'est dans l'obscurité que tout se dénoue: l'errance douce, le froissement des âmes, le chant de la corneille, intouchable et solaire.
Prenons en compte la réticence des fleuves à tenir leurs promesses de terres argileuses.
Pour que le paysage soit raisonnablement administré il faudrait qu'il soit traversé par un cheval au galop, seul être hâtif capable de séparer le fer-blanc de l'enfance et l'amalgame des serments.
(mais le saisir, tout fumant d'espaces...)
Invention névralgique du seuil pour se prémunir du tabou. La hantise du franchissement confine le désir en deçà de l'inter-dit. L'inapproprié négocie à la surface du raisonnable. 
La littérature enjambe ce principe.
"Je marche sur un chemin qui ne mène à rien, sauf à des clairières imprévues."
 
Philippe Sollers. Les Voyageurs du Temps.
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