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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait.

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J’ai passé la nuit à parcourir une ville qui refuse de s’abandonner à l’obscurité, au silence, à l’immobilisme, à l’abrutissement tiède du sommeil dans lequel nous croyons pouvoir échapper à nous-mêmes.
Les hommes et les femmes rencontrés sont avares de leurs mots comme de leurs gestes, lents, choisis, mesurés, efficaces, empesés d’une torpeur dont on ne sait si elle résulte de la fatigue ou de la conscience d’appartenir à un monde parallèle : celui des ombres qui s’évertuent à faire tourner coûte que coûte un monde pétri de certitudes technologiques, fiable et rentable, amorti et planifié courant énergiquement vers des lendemains radieux ou bien à son effondrement.
Souvent ils s’excusent de m’avoir dérangé pour « pas grand-chose ». Comment leur expliquer, à trois heures du matin, qu’il n’y a pas de plus grande satisfaction que d’avoir besoin les uns des autres, surtout pour pas grand-chose.
Invariablement je finis par me retrouver dans cet appartement, pied nus sur le parquet complaisant, regardant aussi loin que possible, occupé à déchiffrer les signaux que m’envoient des fenêtres allumées ou éteintes, soupesant la fatigue qui alourdit mes membres, jusqu’à ce que la sonnerie du téléphone me jette à nouveau dehors.
(finalement pas grand-chose)
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