Mon appareil photo ne fonctionne plus depuis longtemps et je viens de réaliser combien il était important de le remplacer. La possession d’objets ne m’intéresse pas mais cette excroissance rétinienne me rassure : elle me donne l’illusion de pouvoir retenir un peu de cette mouvance qui se perd dans le puits sans fond des perceptions.
J’ai la naïveté d’imaginer que la seule contemplation d’un lac numérique suffira à faire renaître les émotions qui m’étreignaient au moment où j’effleurais de l’index le timide bouton déclencheur. Évidemment je conçois la « prise» de vue comme une tentative désespérée de dialogue sensuel avec tout ce qui m’entoure.
Grâce à lui, le tamis des souvenirs resserre ses mailles, le voile de l’oubli est rejeté à l’arrière plan.
J’ai choisis un modèle ultra-compact, très sobre et fiable (le vendeur est catégorique : tout est automatique, implacablement calculé, ratage impossible), préférant passer inaperçu plutôt que d’être celui vers qui tous les regards se tournent. C'est là mon côté contemplatif.
Je pourrais l’emmener partout, il sera toujours prêt mais pour plus de discrétion je ne le sortirai jamais de son étui noir extra-plat. Je serais enfin débarrassé de cette lourde angoisse qui me taraude : ne pas être en mesure de prendre le cliché si finalement il m'en venait l'envie.
Ainsi, aux textes que j’aurais pu écrire mais qui restent dans les limbes obscurs de mes pensées, s’ajouteront les photos que j’aurais pu prendre.