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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait.

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L'enveloppe en papier kraft est arrivée par la poste. Elle contient une clé usb  et une brochure. Sur la couverture des dates sont inscrites.

La clé usb contient un diaporama dont l’exécution automatique ne laisse pas d’autre choix que celui imposé par son auteur. Les images se succèdent, parfois séparées par un fondu. Je pense les connaître toutes mais un examen attentif révèle quelques photos inédites. Déception : elles n’apportent aucun élément nouveau. Il s’agit simplement de ces exemplaires que normalement on élimine d’une série parce qu’ils sont doublés ou ratés. C’est toujours la même histoire : des paysages enneigés, des traversées en bateau ou en avion, des étendues désertiques, des oasis, des pique-niques à côté d’une jeep. Les visages ne me sont familiers que parce qu’on me les a présenté à maintes reprises : je peux énoncer les liens de parentés, établir les relations professionnelles, reconnaître les lieux par automatisme un peu comme on récite une leçon apprise par cœur. Mais le cœur ne bronche pas. J’ai beau chercher, scruter le moindre détail, aucun indice ne suscite chez moi la plus petite palpitation, aucun relief ne vient retenir une émotion. Pas d'aspérité émotionnelle, pas le plus petit battement.
Suis-je devenu froid, lisse, lunaire, calciné au point d’éluder les êtres pour n’en retenir que les ombres et leur préférer ces paysages ouverts que j’embrasse d’un regard ?

Le document joint n’est guère plus convaincant: arbres généalogiques, chronologies, récapitulatifs, synthèse. La manœuvre est grossière: cette fois je possède toutes les informations, je n’aurais plus aucune raison de douter.

L’ouvrage est protégé par des couvertures transparentes, relié avec une grosse spirale en plastique noir.
Les étudiants appellent celà un « mémoire ».
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