________________________________________________________________________________________________________

Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait.

________________________________________________________________________________________________________
M., c'est le nom qu'elle utilisait à l'époque, m'avait abordé au jardin du Luxembourg alors que je coulais des heures paisibles auprès de Marie de Médicis (la fontaine).
- Bonjour que lisez-vous?
- Des nouvelles de Le Clézio, quatre histoires de femme. Et vous?
- "Philosophie dans le boudoir", une lecture annexe destinée à enrichir un travail sur George Bataille.
- Vous m'en parlez?
La discussion nous occupa environ les quatre années suivantes.
Cette femme étrange semblait faiblement rattachée à la vie. Elle faisait preuve, en toutes circonstances, d'un détachement et d'une distance qui me sidéraient.
Ses activités professionnelles, dont je situais l'épicentre à Todai, demeuraient floues, ponctuées d'imprévisibles disparitions et de fréquents allers-retours entre Tokyo et Paris.
Jamais elle n'évoquait de relations à l'exception d'une mère âgée, définitivement perdue dans la sénilité, et d'un ami d'enfance dont j'étais vaguement jaloux.
Elle affirmait qu'elle pourrait disparaître dans un accident aérien sans que personne ne s'en inquiète. Aussi, lorsque cet avion d'Aéroflot fut abattu au-dessus de la mer Casp
ienne à la suite d’une légère erreur de tir, j'ai cru un moment qu'elle était à bord, imaginant ainsi une de ces fins impeccables dont elle avait parlé.
Et puis un message me parvint: "rendez-vous jeudi, 15 h" (à la fontaine).
Ainsi allaient nos rencontres épisodiques.
Connaissant ma timidité naturelle, elle me déclara un jour à haute voix dans le bus bondé qui dévalait le boulevard St. Michel : « Vous, un jour, je vous violerai en pleine rue ».
On compta deux tentatives.
Infructueuses.
(Marie de Médicis)
© Copyright
Tous droits réservés