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Les mots sont nos caresses les plus souveraines. Et si nous nous taisons parfois c’est pour dresser des arches de silences appuyées à nos flancs amoureux, mieux passer de l’un à l’autre, ouvrage et contre-ouvrage, bâti certain enjambant la rivière et reflet tourmenté froissant la surface. Les mots projettent leur ombre : le silence. L’absence révèle la présence et inversement, comme en musique la mélodie soudain disparue poursuit une phrase souterraine pour mieux nous ravir à sa résurgence. Rien ne se tait tout à fait.

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Déterminons avec précision l'origine des pentes douces.
Sur les musiques de nuit la moralité du verbe glisse doucement vers l'apaisement des bribes.
Renouer ne peut convenir à ce qui demeure imbriqué.
Mon appareil photo ne fonctionne plus depuis longtemps et je viens de réaliser combien il était important de le remplacer. La possession d’objets ne m’intéresse pas mais cette excroissance rétinienne me rassure : elle me donne l’illusion de pouvoir retenir un peu de cette mouvance qui se perd dans le puits sans fond des perceptions. 
J’ai la naïveté d’imaginer que la seule contemplation d’un lac numérique suffira à faire renaître les émotions qui m’étreignaient au moment où j’effleurais de l’index le timide bouton déclencheur. Évidemment je conçois la « prise» de vue comme une tentative désespérée de dialogue sensuel avec tout ce qui m’entoure.
Grâce à lui, le tamis des souvenirs resserre ses mailles, le voile de l’oubli est rejeté à l’arrière plan.
J’ai choisis un modèle ultra-compact, très sobre et fiable (le vendeur est catégorique : tout est automatique, implacablement calculé, ratage impossible), préférant passer inaperçu plutôt que d’être celui vers qui tous les regards se tournent. C'est là mon côté contemplatif.
Je pourrais l’emmener partout, il sera toujours prêt mais pour plus de discrétion je ne le sortirai jamais de son étui noir extra-plat. Je serais enfin débarrassé de cette lourde angoisse qui me taraude : ne pas être en mesure de prendre le cliché si finalement il m'en venait l'envie.
Ainsi, aux textes que j’aurais pu écrire mais qui restent dans les limbes obscurs de mes pensées, s’ajouteront les photos que j’aurais pu prendre.

Derrière la baie vitrée des brassées de lauriers me font de grands signes en s'époumonant:
"Le vent est revenu! Le vent est revenu! ".
Il me parle de Vous dont je ne sais rien mais à chaque mouvement de branches il me révèle un peu du mystère de vos heures.
L'air froid battait la mesure à l'endroit précis où le bel ennui commençait à tourner sur son axe.
Mais d'un geste de la main tu libéras le présent captif.

 

Veille à rejoindre le matin avant l'aube!
N'entame pas la considération des plaines!

 

A la table voisine, conversation feutrée entre une femme, bourgeoise et belle, d'un âge certain, et un homme beaucoup plus jeune . 
Ils se vouvoient, ce qui les rend intéressants à mes yeux. J'en déduis qu'ils ne sont pas encore amants mais qu'ils en prennent le chemin.      
Premier rendez-vous ?
Progression millimétrique du sentiment amoureux? 
(expresso)

Tout hiver suit sa pente et dévale des territoires secrets en fermant les yeux. 
Le mien loue une chambre en ville et se penche par la fenêtre pour ramasser un duvet d'oiseau.
A force de contemplation mutique, la parole, parcimonieuse, repliée sur elle-même, avait fini par s’émousser. Elle était devenue hésitante, compliquée, laborieuse. Un mot n’en appelait plus naturellement un autre, porté en avant par celui qui s’échappait des lèvres en contenant déjà dans sa fuite le souffle du suivant. Des écueils encombraient le chemin, des zones de silences gangrenaient la phrase, tâches d’ombres suspendant par instants son envol. Du regard, on sondait l’interlocuteur, et s’il semblait avoir compris où on voulait en venir, on lui laissait volontiers faire le reste du chemin tout seul. 
Une sorte de fatigue verbale s’installait complaisamment. On ne disait presque plus rien mais on n’en pensait pas moins. La cause était entendue.
L’écrit, à l'inverse, conservait un semblant de célérité que l’usage de l’ordinateur affûtait. Le clavier allait plus vite que la main empêtrée dans de navrantes histoires de stylo, de papier et de coin de table. Le logiciel corrigeait l’orthographe, mettait en forme, donnait l’impression de finir les phrases à votre place en leur donnant la flatteuse apparence de la chose imprimée, donc définitive et approuvée. On pouvait n'écrire que pour soi, c'est à dire pour personne et tout le monde.
En toutes circonstances le point final restait une arme redoutable constamment à portée de main. Vous étiez sûr d'avoir le dernier mot; surtout avec vous-même.

Vous étiez convaincu qu’il s’agissait là de deux rivières distinctes ne se rejoignant pas. 
De la première, qui se tarissait, ne sourdait plus que le minimum nécessaire à la bonne intelligence du quotidien. Et ce flot-là se perdait dans les sables du bavardage. 
De la seconde, vous espériez pouvoir saisir sur le vif quelques frémissements irisés, des mots-flottants qui n'atteindraient jamais l'embouchure puisqu'elle s'éloignait à mesure que l'on s'en approchait mais qui vous laissaient avec la satisfaction gratuite de l'insaisissable devenu dicible.
Si vous existiez un peu, vous aimeriez que ce fût là.

... « Un roman de gare » pensa-t-il. « Et plutôt mal écrit ». Aussitôt il chassa de son esprit ces premières pensées maladroites.
Il ferma les yeux: on allait bien voir, en les rouvrant, ce qu'il resterait de cette vision.
Elle se tenait toujours debout, face à lui, entre le bord du lit et la fenêtre, et bien qu'elle sembla immobile, il la voyait renouveler au ralenti ce geste de parfumer sa poitrine. Simplement parce qu'elle le lui avait décrit (c'est à dire écrit), et que ses phrases avaient longtemps encré ses pensées, il lui sembla naturel qu'elle le fit maintenant devant lui aussi longtemps que mettrait le rêve à devenir réalité. 
Était-ce cela aimer: cette capacité qu'ont les phrases à renaître d'elles mêmes jusqu'à venir habiller les corps d'une lente cérémonie itérative? ...
Je marchais droit devant moi, privilégiant pour cet exercice les plus longues artères, comme la rue de Vaugirard par exemple, qui depuis la Sorbonne traverse le sixième, quinzième arrondissement, puis la proche banlieue ouest pour ne perdre son élan que sur les hauteurs de Meudon dans une forêt clairsemée et pressée de voies rapides. L'itinéraire ne suscitant aucune hésitation, l'esprit tout entier demeurait mobilisé à observer le lent affaiblissement urbain qui donnait l'illusion de passer insensiblement de la ville à la campagne.
Marcher droit devant soi c'est repousser plus loin le vide qui nous guette.
Mes  rêves ont encouru les plus grands périls en saisissant un peu d'ombre venue d'hier. J'en ferai des semelles pour mes regrets et des lianes pour mes oublis.
Elle allait dans les reliefs tamisés de mes désirs, s'insinuant en des lieux de mémoire que j'avais abandonnés à l'érosion des jours. C'était là que je l'avais toujours attendue, d'abord sans rien soupçonner de sa présence, reclus dans cette part de douleur et d'errance qui traîne en chacun de nous comme un fardeau originel dont on ne parvient pas à se défaire faute d'en détenir les clés.
Rasséréné, je percevais par delà l'horizon de mes doutes, sa respiration de fleuve, le courant chaud de ses mots qui nourrissait mon étonnement, bien que je ne doutais pas de son existence (nul besoin de la toucher pour croire en elle). 
Son sillage persistait à la frange de mes silences, dans mes ombres et mes vacuités de plomb.
Désormais elle était ma veine, ma part belle: elle seule entendait ce que je taisais.
Je suis né au Cambrien ( vers la fin ).
Pourvu d'une conscience faible, j'évolue lentement, coincé entre monde minéral et monde animal.
Un poème posé sur la tranche attendait qu'on le libérât de ses doutes tandis que l'eau couvait sous les pierres de givre à l'approche du point de bascule.
De ces deux principes on ne tira aucune conclusion et l'on s'en remis à la couleur des oiseaux.  

Voilà un siècle que j'observe la danse de vos mains flottantes glissées sous la brume du récit.
Vont-elles renverser la saison oblique des baisers à blanc?
 
Cette année encore j'ai survécu à la nuit de Noël (c'est là le vrai miracle de cette toute petite nuit). Il semble qu'il y ait d'autres rescapés mais tous restent discrets car on redoute une réplique le 31 décembre.

Il y a dans chaque seconde une part de surprise qui le dispute à l'émerveillement. Le basculement de l'un à l'autre n'est qu'une question de fil donné à retordre.  

Sous un ciel encré par les années, il vivait en aval de sa bouche.
Du centre ville de Strasbourg émergent en flèche deux souvenirs d'enfance, l’un cuisant et l’autre fracassant:
Ma main droite posée bien à plat sur le fer à repasser (position coton).
Mon tracteur en bois lancé du dernier étage et reçu sur le sommet du crâne, avec sa jolie remorque (Newton).
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