" Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout. Tu découvres, avec presque, parfois, une sorte d'ivresse, que tu es libre, que rien ne te pèse, ne te plaît ni ne te déplaît. Tu trouves, dans cette vie sans usure et sans autre frémissement que ces instants suspendus que te procurent les cartes ou certains bruits, certains spectacles que tu te donnes, un bonheur presque parfait, fascinant, parfois gonflé d'émotions nouvelles. Tu connais un repos total, tu es, à chaque instant, épargné, protégé. Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n'attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n'existes plus : suite des heures, suite des jours, le passage des saisons, l'écoulement du temps, tu survis, sans gaieté et sans tristesse, sans avenir et sans passé, comme ça, simplement, évidemment, comme une goutte d'eau qui perle au robinet d'un poste d'eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine de matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant... "

Georges Perec - Un Homme qui dort


"Reconnaître deux sortes de possible: le possible diurne et le possible prohibé. Rendre, s'il se peut, le premier l'égal du second; les mettre sur la voix royale du fascinant impossible, degré le plus haut du compréhensible."

René Char Partage formel







"Hey, that's no way to say goodbye"
J’ai la promesse des rafales, pressées d’intercéder en votre faveur contre l’avis des volets clos et le démenti des bravoures contiguës.
Le non-dit n'est pas la nudité mais son revers clandestin. Il faudrait, pour multiplier nos chances d’exprimer, absoudre le lin négociable.
Depuis plusieurs jours déjà vous ne dormiez plus vraiment, votre téléphone toujours à portée de mains.
Au milieu de la nuit il sonne.
Inutile de regarder le numéro: instantanément vous comprenez que c'est maintenant. La voix de l'interne est douce et calme. Elle vous demande combien de temps il vous faut pour venir.
Vous arrivez aux premières lueurs du jour.
Un médecin vous explique que puisque vous êtes là, cette seringue ne sera pas remplacée et qu'ensuite cela ne devrait pas être long.
Vous vous asseyez à côté de lui. Vous prenez sa main et vous lui parlez doucement comme vous n'avez jamais osé le faire. Il semble dormir. Vous avez du mal à détourner votre regard de la machine qui inexorablement enfonce le piston dans la seringue projetant l'adrénaline dans un tuyau en plastique transparent qui en rejoint plusieurs autres venant d'autres machines disposées autour du lit. Il ne reste plus que quelques centimètres.
Maintenant la seringue est vide.
Aussitôt les chiffres affichés sur le moniteur comment à décroitre. Doucement d'abord puis la chute s'accélère.
Vous sentez monter en vous une émotion inconnue qui vous déchire. Vous savez seulement que s'ouvre une blessure qui ne cicatrisera jamais entièrement comme on reçoit quelques unes au cours de sa vie.
Les chiffres dégringolent, passent tous à zéro.
Sa main est froide.
C'est fini.

Une infirmière se faufile discrètement entre les appareils pour les arrêter.
Après un long moment vous vous ressaisissez. Vous demandez bêtement ce qui va se passer maintenant. Mais vos pensées sont déjà ailleurs.
Comment allez-vous lui annoncer à elle, enfermée dans sa démence?
Dehors le soleil brille.

Il faut retenir de chaque journée l'évènement majeur, celui qui en constituera la substance primordiale.
Ainsi cette balade sous des marronniers hérissés de bogues d'où s'échappaient des fruits lisses, inutiles et essentiels comme des baisers.
Sur le bord de l'autoroute, au sommet d'une colline, deux chênes se baignent nus dans le ciel qui les sépare.
Sous terre, leurs racines s'enlacent, mènent déjà une vie secrète.
Le temps et la solitude sont deux quantités infimes dont le rapport grandiose change la donne.
La branche de pin passée par la lucarne vient remuer le couteau dans la plaie, cherche un arrangement que défait la conscience nocturne. Il faudra, entre les murs implacables, beaucoup de temps pour que s'amenuise la langue invariable.
Nul repère familier. Depuis combien de temps ai-je quitté l'allée cavalière?
Tordons le cou à une idée reçue: après de longues séances d'observations je suis en mesure d'affirmer que la langue des cygnes est incompréhensible.
J'ai perdu l'usage des noms. Les uns après les autres. Il ne me reste que des adjectifs, et des trous dans les phrases, des manques inqualifiables.
Balancier univoque: le carcan de la soif au bout de ma langue vénielle et les silences qui vont tête-bêche.
La neige s'éloignait à mesure que je m'en approchais. Même au sommet elle était parcimonieuse dissimulant à grand peine une terre impudique qui jouissait sous une brume fendue.
Je consulte les cartes comme s'il s'agissait d'un voyage au bout du monde. Pourtant je ne fais que traverser le paysage, observer comme il s'élève à mesure qu'approchent les plateaux du Jura.
Que cherchons-nous au-delà de nos frontières intimes? La grande réconciliation du temps dénué et de l'espace fréquentable?
Trouvons-nous dans les hautes terres l'acquittement de nos solitudes?
Le jour qui se lève au dessus des entrepôts syllabiques constitue une hypothèse plausible.
Il vivait si vite qu'il a fini par rater un tourment.
Dimanche matin. J'étais allé acheter ce livre dont j'estimais ne pas pouvoir me passer plus longtemps. Dans le métro une jeunesse numérique trop sûre d'elle-même pour l'être vraiment ondoyait bruyamment en se rendant au salon du jeu vidéo. Je me demandais si  les quelques pages noircies que je tenais serrées entre mes mains ne s'ouvraient pas sur un monde plus fabuleux encore.
Tout silence est une pâleur juxtaposée qui cherche son éclat originel.
Soudain les corps furent recouverts des oripeaux de la morale, harassés de peurs conventionnelles, enveloppés dans le soufre des pensées closes. Le plaisir voyageait en contrebande. Par transparence on devinait la nudité aggravée de la soie et le secours épistolaire des constellations.
Mon soulagement ne fut pas d'entendre à nouveau parler français, tant cette langue peut être considérée comme déjà morte, rengorgée dans sa difficulté à épouser un monde efficace et pragmatique, mais de le lire, besogneux, désuet, suffisamment à l'aise dans son anachronisme typographique pour envisager l'indicible, l'elliptique, l'inutile.
Mes doigts ont encouru les plus grands périls en saisissant un peu d'ombre venue d'hier. J'en ferai des semelles pour mes regrets et des lianes pour mes oublis.
Un vent de maladresses soufflait sur le lac de mon amour diluvien. La pluie battait les cartes, redressaient les torts, forgeait des hommes nouveaux prompts à s'anoblir dans les tâches submersibles. Un concours de baisers fut organisé quai de Belgique. 
Les désirs faisaient front.
Chaque mot est une conscience embarrassée, un aveu flagrant de l'impossibilité d'exprimer. L'objet de nos recherches est nécessairement ailleurs (avant, après, autour, peut-être... dans une autre acception de la connaissance). L'informulé débrouille les lignes, fait retomber la tension que sous-tend le dédale lexical. 
Regardons l'ombre plutôt que l'arbre.
Interrogée, la moleskine grise des nuages avançait des arguments variables. Les donations furent réputées caduques et sans filigranes: vous demeuriez, hors saison, inscrit dans la parcimonie des jours.
Invention névralgique du seuil pour se prémunir du tabou. La hantise du franchissement confine le désir en deçà de l'inter-dit. Inapproprié négocie à la surface du raisonnable. 
La littérature enjambe ce principe.
Je vis poindre par la lucarne la réprobation de vos seins exilés et la menace d'un ciel désencré.
Vous refermez ce livre et soudain vous êtes nu, seul dans le désert, éloigné de vous-même.
Considérer la réticence des fleuves à tenir leurs promesses de terres argileuses.
Je passe beaucoup de temps assis dans le canapé près de la fenêtre. Sur la table basse devant moi traînent quelques livres choisis parmi mes fidèles. J'en reprends une phrase de temps en temps comme s'il s'agissait d'une gorgée de café. Ensemble nous attendons qu'il se passe quelque chose. Cela viendra du ciel, de la lumière, des nuages, du sillage d'un avion, d'un frémissement de branche de laurier, d'un bruit lointain, de toutes ces choses inutiles qui filtrent les heures. C'est indéfinissable mais cela vous tient. Lorsqu'on vous demande ce que vous faites, vous répondez simplement: 
j'attends d'être surpris.
L'absente inhabituelle, confiée aux pages des livres recomposés malgré le couperet des langues étrangères articulé comme un fermoir.
Votre dos est une colonne de secondes, de perspectives occultes.
L'arène gallo-romaine date du premier siècle. Je suis allongé dans l'herbe, en son centre exact, face tournée vers le ciel. A l'autre extrémité de l'allée courbe, bordée d'une alternance de cyprès et de fragments de caryatides, le lourd portail en fer est refermé: plus personne ne viendra.
Tout regard sans objet est millénaire, habité par d'autres regards immémoriaux qui échafaudent un empilement de calendriers émoussés. La notion de décompte est rendue obsolète par l'absence de but à atteindre.
L'espace dépasse le temporel.
Insouciante douleur batifolant sous le voile de morphine.
Je lis sous un olivier consentant, à l'abri de la fatigue du monde. Un petit insecte traverse la page de mon livre. Il lit plus vite que moi, ce qui n'est pas difficile, mais a la délicatesse de m'attendre en bas de page. Nous voila tous deux embarqués dans la même histoire.
Je crois déjà que c'est pour toujours quand il m’abandonne avec une fabuleuse indifférence.
La conscience diurne est une proposition idyllique. C'est dans l'obscurité que tout se dénoue.
Des larmes aux yeux en entendant les bribes du concert qui s'échappaient du kiosque du Luxembourg en même temps que fondaient les restes d'un été mort-né.
Non, ce n' était qu'un peu de poussière soulevé par le vent qui venait irriter mes yeux.
La chair du silence: surcroît de nudité offert à nos évagations lacustres.
Face à l'océan considérable nul ne comprend ce qu'il voit. Le regard est happé par le flot de nos ignorances sans pouvoir y trouver un point d'appui. Il parcourt la laisse du monde en même tant que sa solitude inexpugnable.
L'horizon est le trait qui souligne la perte de soi.
Entreprendre le décompte des baisers irréductibles. S'en remettre à la tendresse des pierres angulaires.
Le ciel est incomplet, le vide sidérant. J'éprouve une certaine jouissance au spectacle d'une telle sévérité . Rien ne dépasse. C'est un rêve. Ou un cauchemar.
Il est trois heures. Le vent en profite pour aller faire un tour en ville. J'attends qu'il revienne me dire ce qu'il a vu, quelle âme errante il a bien pu frôler.
J'écrivais lésion à la place de liaison.
Disjonction entre le réel façonné et la phrase mimétique.
Un désordre de feuilles bordeaux règne au pied de cet arbre quand tous les autres les tiennent serrés contre leurs branches sans en laisser échapper aucune: à quelles étreintes nocturnes s'est-il livré pour exposer un tel lit de débauche?
C'est la nuit que s'approchent les visages des reconnaissables, que vous parviennent leurs voix assourdies. C'est la nuit que vous sentez peser sur votre poitrine la crainte du tarissement recomposé.
"Sans cesse il n'y a pas de monde au lieu où nous vivons. Sans cesse la figure du monde est passée. Sans cesse le langage fait défaut. Sans cesse celle qu'on aime se réduit à un rêve. Sans cesse les souvenirs ne sont que des pierres."
Pascal Quignard. Le nom sur le bout de la langue.
L'appartement flotte au dessus de la ville dans un nuage de pollution, les collines avoisinantes, les monuments ont disparu. La vie ondoie dans une parenthèse bleutée.
Savoir qu'il s'agit de particules fines rend l'asphyxie plus scientifique et rassurante.
Pour que le paysage soit raisonnablement administré il faudrait qu'il soit traversé par un cheval au galop, seul être hâtif capable de séparer le fer-blanc de l'enfance et l'amalgame des serments.
(mais le saisir, tout fumant d'espaces...)
Kick-off annuel au grand auditorium situé au rez-de-chaussée de la tour. Le Président est optimiste. On a fait le job. Pour nous remercier on nous remet un pin's que nous pourrons épingler au revers de nos vestes. Il n'y a pas de Champagne mais j'ai repéré avec certitude quels sont les pains surprises qui contiennent des toasts au foie gras. Je me déplace en conséquence.
Ma carrière progresse.
Le temps ne se lasse pas de lui-même; il n'a plus cours. Vos gestes, vos pensées, vos désirs sont devenus lents. Vous êtes un survivant, rescapé d'une histoire inexhaustible dont on cherche à vous déprendre.
Aller dans les mots c'est s'abandonner à ce courant, sentir les liens qui se défont, se perdre.
Pullulement de confidences abandonnées à la peau grise des dimanches.
Je m'étais levé bien avant le jour.
Je m'y efforce autant que possible pour assister au frémissement solaire, hésitant et maladroit comme une déclaration d'amour. L'étroit faisceau de ma lampe frontale n'éclairait qu'une portion infinitésimale de l'océan. Des lames d'écume furieuses sapaient la base de la dune qui s'écroulait par pans entiers avec un bruit mat. Les vagues suivantes embarquaient précipitamment la masse de sable qu'elles faisaient disparaître dans un éclat de rire. A ce rythme il ne faudrait pas longtemps avant qu'une brèche ne s'ouvre dans l'étroit cordon dunaire et que l'eau ne s'y engouffre, envahissant les marais et coupant l'île en deux.
Je revenais en fin de matinée. L'océan s'était retiré, vaquait à ses occupations marines, se désintéressait de notre sort. N'avais-je pas rêvé?
Les livres prennent l'humidité dans cette maison trop longtemps fermée. De petites tâches apparaissent sur les couvertures, le papier jaunit, se ramollit, l'encre perd le prégnant parfum de sa jeunesse et sa noirceur de geai.
Un jour quand je les rouvrirai, il ne restera plus rien à lire, signe qu'ils seront arrivés à maturité et auront recouvré leur pureté originelle.
Nous ne possédons pas les livres: ce sont eux qui nous empruntent.
Rive gauche je cherchais dans les rues à l 'amble l'approbation de vos hanches.
Les silences confiés à vos mains silicates ensemencent les nuits riveraines.
Ma langue étrangère sourd dans un glacis de réalités subsidiaires.
L'attente vous creuse comme elle me lie à vous, partition légendaire du tangible qui fait défection.
La couleur bleue est désolée. Nul ne saurait lui reprocher l'origine du hiatus.
Il faut parfois peu de choses pour qu'une journée soit réussie: ce matin, avant que le pouls de la ville ne s'emballe, vision d'une lune féconde en train de se glisser dans un méandre de la Seine et satisfaction sereine en sachant que mon regard posé sur ces courbes vous atteignait  par ricochet.
Motus est une bouche violine emplie de sa propre dévoration, le baiser une ruse dévoyée pour circonvenir la béance.
Les maisons, toutes du même modèle, ne se différenciaient les unes des autres que par quelques détails voulus par leurs propriétaires (un chalet en bois au fond du jardin, un second garage, un potager...). Toutes étaient rigoureusement alignées, desservies par un réseau ténu d'allées perpendiculaires qui délimitaient les concessions. 
Vues du ciel, elles faisaient penser à des tombes. Et ce cimetière urbain s'étendait à perte de vue.
Heureusement le pilote finit par se rendre compte de sa méprise. L'avion accéléra soudain, fit un virage serré pour s'extraire coûte que coûte de ce paysage funèbre et parcourut une distance qui me parut interminable avant que n'apparaissent une zone marécageuse, des barques de pêche, un îlot d'où s'envolèrent des oiseaux blancs, des étendues herbeuses grandissantes, puis enfin les installations étranges qui annoncent la proximité d'un aéroport.
J'enviais l'insouciance des autres passagers qui à aucun moment n'avaient eu conscience du péril auquel nous venions d'échapper.
Il y a dans perdre le renouvellement de la perte, un peu comme le poids entraîne la chute et la chute illustre la pesanteur.
Rebrousser n'est pas possible. Perdre c'est tomber vers le haut, s'élever par ce qui vous quitte, avancer dans le détachement, la simplification solaire.
Le perdu précède le nu.
Aimer, c'est lire un sourire intérieur sur un visage fermé.
Ton nom murmuré à la césure des années, insécable.
Enfant, on m'avait offert des talkies-walkies pour Noël.
Mais déjà je n'avais plus rien à dire.
Toute la journée je cherchais que faire de l'expression “il n'y a pas âme qui vive”. 
Au milieu de la nuit je trouvais enfin la place qui lui revenait.
L'obscurité assiégeait la maison, la pluie cinglait les tuiles, tirait des traits aveugles sur son passé. Chaque goutte quittait un nulle part pour en rejoindre un autre en ouvrant dans sa verticale renommée un peu de vide supplétif et grégaire. 
Rien n'était envisageable dans ce bref espace.
Pas même une âme, hormis les mots qui cernent cette impossibilité.
On dit d'un homme qu'il est désincarné lorsqu'il n'est plus enfoui dans le corps d'une femme.
Nous n'étions qu'une poignée à déambuler sur les planches qui longent la plage.
Une divagation nonchalante, une course de lenteur dans laquelle chacun veillait à maintenir une distance suffisante avec les autres promeneurs.
Au cinéma on est une silhouette lorsqu'on devient visible, qu'on acquiert un début d'existence, un filet de voix; ici nous ne sommes que des figurants sans trait ni épaisseur. Nous nous découpons de profil sur le fond d'un paysage qui finit par nous absorber. Nous en constituons une infime partie, mobile, erratique, sans interactions avec les autres corps.
Finalement nous sommes le paysage, organique et minéral à la fois.
Il n'y a pas de metteur en scène: c'est la matière elle-même recyclée à l'infini dans le cadencement du temps effroyable.
J'attends la nudité vagabonde des arbres pour me prononcer sur l'avenir de l'aube.
C'est un livre.
Pourtant je ne vois qu'un fleuve d'albâtre parsemé de signaux incompréhensibles qui émergent ici et là comme les pierres au milieu du gué.
Où mène-t-il?
La webcam, infatigable, tourne la tête de gauche à droite puis de droite à gauche. Elle surveille pour moi le sommet de cette montagne. La neige est là mais on sent bien qu'elle n'y croit pas vraiment, que son heure n'est pas encore venue. Modestement elle n'insiste pas.
Parfois des détails changent: une voiture garée sur le parking, un engin dont les phares découpent deux halos clairs au dessus de la route d'accès, une tâche d'herbe qui s'élargit ou diminue au gré des précipitations et de la température indiquée par deux petits thermomètres, un rouge et un bleu, incrustés en haut à droite de l'écran.
Les images sont captées à intervalles irréguliers ce qui donne à la scène un caractère énigmatique. Apparitions et disparitions se succèdent sans que l'on puisse établir avec certitude un lien de causalité; jamais on ne distingue une silhouette. 
Je ne puis rester continuellement devant mon écran mais heureusement on peut remonter le temps en choisissant une date et une heure puis le faire à nouveau défiler (en accéléré). 
Si je disposais d'une telle fonction dans ma vie, je serais sans doute tenté de l'utiliser. 
Au ralenti.
Il n'y a pas d'écrit.
Rien ne justifie qu'une phrase tisse des liens avec une autre. Chaque mot est un roman à part entière. Parfois même chaque lettre. Le récit tient dans la décomposition linguistique puis dans sa réhabilitation imaginative.
Nous menons des vies sans histoire.
Le voile d'insomnie se déchira soudain offrant une vue aérienne sur l'archipel de vos baisers.
A. avait 25 ans.
Le soleil d'hiver eut beaucoup de peine à se hisser jusqu'à la cime des arbres pour venir frôler le cercueil blanc.
Aux commissures des lèvres, déjà, s'inscrit l'amenuisement épistolaire.
Il y a dans chaque seconde une part de douleur qui le dispute à l'émerveillement. Le basculement de l'un à l'autre n'est qu'une question de fil donné à retordre.
Désormais la route était verglacée. Le vent agitait furieusement les branches de sapin, emportait des nuées de grésil. Les roues patinaient à chaque virage quand je les braquais pour entamer le plus fort de la pente. Faire demi-tour eut été périlleux, redescendre de ce côté impossible. Il fallait à tout prix atteindre le col.
J'y parvenais comme tombait la nuit.
Plus rien ne pressait maintenant; j'arrêtais la voiture, écoutais le grondement des bourrasques qui la bousculaient, scrutais un horizon fermé. Plus loin Genève somnolait mollement dans ses reflets lacustres sans se douter du mauvais temps qui grondait ici, la frontière hésitait encore, le dernier plateau du Jura haussait les épaules.
Je partageais avec l'obscurité la mélancolie des disparitions exhaustives.
Écrire c'est fermer les yeux, chercher dans la dénudation le dernier fil, celui dont la rupture tant redoutée révélera l'illisibilité du langage.
Au lever du jour la neige ceinturait le lac, les sommets alentours, l'ivoire de vos hanches.
Vous observez la manœuvre douce des phrases mises sous le boisseau des mots de passe.
Derrière la baie vitrée des brassées de géraniums me font de grands signes en s'époumonant:
- le vent est revenu! 
Chaque nuit un visage interrompu vient me visiter, désépaissir d'un battement de cils la véhémence de l'été.
Quelque chose se distend autour de vous. Quelque chose qui vous échappe, que vous ne pouvez plus saisir. Un peu comme une présence dont vous n'auriez la juste révélation qu'après son évanouissement. 
Vous percevez un remous dans l'air mais vous n'en comprenez pas l'origine, la signification, le développement.
Vous aviez toujours cherché à vous défaire de tout et voilà que c'est vous qui êtes défait.
Vous demeurez interdit.
Combien de regards entreposés dans cette ville marchande?
Depuis, je prêche dans le désert des mots poissons.
Chaque nuit un visage interrompu vient me visiter, désépaissir d'un battement de cils la véhémence de l'été.
La désobéissance des mots malgré le rappel à l'ordre de l'écorce et de la sève.
Je vous vois si distinctement derrière les volets fermés que vous êtes déjà en moi, pénétrée de l'intérieur, mise en abyme.
Aucun lieu ne se clôt, ne se peut résoudre en un domaine fini. Tous restent ouverts aux mondes adjacents qui s'organisent en îlots superposés.
Babel est la règle.
L'inclusion l'emporte sur la complétion sans toutefois définir de limites. L'espace majeur induit l'espace mineur qui à son tour imbrique ce qu'il contient: la vie dans la ville, la ville dans cette pièce, les murs dans la tête, jusqu'à la pensée minime qui bat en brèche toute ambition à cerner comme à élever continûment.
A l'invite du guide touristique, des couples en sursis s'embrassent sous le pont Marie, formulent des vœux qu'écrase la pierre séculaire.
La promesse d'une mort alternée nous laissait entrevoir la possibilité d'un intervalle.
J'ai confectionné avec des feuilles blanches une banquise de bonnes intentions sur laquelle je lézarde.             
Gravée, encrée, toujours avivée...   
La peur primitive n'est pas celle de la nuit, du désaccouplement des corps et des mots.
C'est celle du regard détourné.
Dehors, je m'efforce de ressentir le poids du ciel sur mes épaules, j'observe l'application radieuse du soleil à déplacer les objets, j'envie l'insouciance du vent qui multiplie les coups en douce, j'admire l'ingéniosité des heures à défaire le jour qui avance.
Dehors, je m'inscris dans tout ce qui paraîtrait insignifiant à vos yeux.
A quoi bon rentrer? Que trouverai-je à l'intérieur? D'ailleurs où commence l'intérieur?
Sur le rebord d'un souvenir escarpé, entre les lignes du texte que l'on n'a pas encore écrit ?
Dehors sont les questions, ouvertes.
Dedans sont les réponses, définitives.
Que cherchons-nous au bord des fleuves?
L'ubiquité de la parole perdue.
Je suis souvent hors de moi, c'est à dire emprunt d'une grande placidité puisque débarrassé de ma personne.
                            
Le silence est translucide. Il est le courant invisible qui remue les galets plats au fond du ruisseau. Faute de vous lire, je déchiffre un message éhonté dans l'arrangement sans cesse remanié des pierres sibyllines. 
Tout amour est hiéroglyphique.
La double quadrature du cercle et le fuseau horaire de vos cuisses.
Le couple vient de Lausanne.
Ils sont en vacances pour quelques jours accompagnés de leur fille et de sa correspondante allemande. Je pose quelques questions sur la ville, ses commerces, ses librairies les plus fréquentées, les alentours, la vue sur le lac.
Recueillir des indices est un travail de patience. On procède par cercles concentriques en s'éloignant du sujet pour mieux y revenir à l'ombre des mémoires inaliénables.
Chaque fois que nous nous éveillons,  nous entrons dans le monde visible en quittant celui des cendres.
S'avancer, c'est s'être consumé, laisser derrière soi la part irréductible des regrets.
La mer monte doucement vers le ciel.
L'horizon reste une question en suspend (vues de l'Estaque, les îles du Frioul constituent autant une menace qu'une promesse). Rien n'est tranché.
Le désir court à fleur d' eau, invisible passager clandestin.
Un non-lieu fut prononcé en faveur de la nuit.
Tout est contenu entre les battements du cœur: l'hésitation fragile, la suspension, le silence entre les rives, le doute carmin qui gangrène l'élan, l'attente, l'ajournement maudit.
Errant au milieu de la ville, une odeur de foin coupé.
Je crois même qu'elle a grillé un feu.
Pendant la nuit le rideau bouge doucement derrière la fenêtre ouverte: il respire, mène une vie décousue, un peu impudique. Il flirte avec le vent, se persuade qu'il pourrait à tout moment le suivre s'il le voulait vraiment.
Il me fait le coup tous les étés mais reste fidèle à ses anneaux.
Seuls les bruits lointains parviennent à s'échapper au delà du raisonnable dans l'oubli de la torpeur estivale.
L'origine des pentes douces est un point d'inflexion qu'il faut à tout prix isoler, détacher des variations saisonnières.
Ainsi votre main attablée à la terrasse d'un café.
Je regarde le jour se dissoudre dans un sourire alcalin.
Une erreur de synchronisation était survenue: le son était décalé par rapport à l'image et l'on éprouvait de la compassion pour ce journaliste un peu ridicule, qui, à l'évidence et malgré des efforts méritoires ne parviendrait jamais à se rattraper.
Sous l'écorce du ciel, le nu simplifié.
Demain vient d'hier. Aujourd'hui n'existe pas – le présent est un sale temps.
Jardin en friche, abasourdi par la curiosité des mains illicites.
Sur les claviers de nuit la moralité du verbe glisse doucement vers l'apaisement des bribes.
Renouer ne peut convenir à ce qui demeure imbriqué.
En fixant le miroir au mur, l'homme pensa que ce n'était pas son image qu'il voyait mais tout ce qu'il avait laissé derrière lui.
Je longeais la mer; un peu comme je longeais ma vie, avec l'impression de n'y être jamais entré tout à fait.
L'océan était calme. Le tumulte originel restait tapi sous la surface mais venait de temps à autre effacer mes pas d'une lame un peu plus mordante que les autres. Pour l'instant je m'en remettais à la complaisance du hasard (cette vague aura-t-elle la force de déferler? Pourra-t-elle m'atteindre?).
Je réalisais combien cette difficulté à marcher, cette résistance à chaque pas, ne provenait pas de la consistance trop meuble du sable mais était du même ordre que celle à parler, à enchaîner les mots, à saisir le lien.
Finalement c'est dans ma vie que je m'enfonçais.
L'été dentelle à votre front, les autres saisons se tiennent de profil, en réserve d'incises: l'amour est une irruption.
Elégance narrative d'un orage fulgurant, écartelé entre envies cérulées et désirs de chairs lacustres.
Tous les matins, un merle cynique vient se poser sur la corniche en béton de l'immeuble voisin pour m'expliquer la cruauté vénielle des baisers vulnérables.
Commençons le partage des saisons ouvertes à vos doigts d'archives.
Cependant vous marchiez.
Chaque pas résolu à ceindre les évidements, à dépasser sa propre vérité mécanique (jambes-muscles-tendons-coeur-poumons) pour libérer la raison dénuée. 
Marcher c'est être seul, presque en dehors de soi, à la poursuite de cette part d'ombre que nous rejetons devant nous.
Ce n'est pas la nuit qui tombe, c'est le jour qui y pénètre pour s'y défaire.
Le jour est masculin: il court à sa perte dans la laitance du crépuscule et des songes.
J'écoutais la conversation de la Seine et celle qui coulait aux terrasses des cafés alentour, mais aucune ne parlaient du stratagème de votre dos.
Le temps est inconsolable, perdu d'avance.
Je restais longtemps assis face à l'océan.
La mer montait et avec elle une longue houle surgit de la mémoire sans âge des profondeurs marines. Le flot avait ma préférence. Je feignais d'imaginer que la masse d'eau ne reviendrait plus, qu'elle restait contrainte en une autre partie du globe. Que deviendrait alors l'estran? Oserais-je m'y aventurer? Aussi je me réjouissais à bon compte qu'il n'en fut rien et que déjà la mer accourrait de toutes parts, reprenant le terrain perdu, répandant sa présence. A mesure que le temps passait les vagues enflaient, s'élevaient plus haut pour s'abattre dans un claquement sec suivi d'un râle désespéré et rageur puis d'un balbutiement mouillé. Il me semblait qu'au moment précis où la vague se cambrait, retenait sa respiration avant de s'effondrer d'un coup de reins, on pouvait percevoir son souffle sauvage.
Un voile de brume et d'embruns emplissait maintenant l'air mais je restais fidèle à mon poste bien que mon corps tressaillait de froid.
J'attendais de pouvoir capter sur mes lèvres la saveur salée venue du large.
Alors je rentrais, transis, allumais dans la cheminée une flambée de mauvais bois et laissais cette patiente chaleur irradier mon visage, sécher mes cheveux.
Le feu et le sel, doucement, se réconciliaient.
Insomnie: ductilité de l'air autour des sentiments.
L'obscurité dit l'absence effroyable (la page blanche), tandis que l'ombre reste portée par la lumière. Elle est le négatif d'une réalité encore latente que vous peinez à discerner, ou à admettre, la projection d'un possible repoussé vers l'abîme du doute.
Sourire fatigué de la lumière qui traverse l'épaisseur du verre sans en altérer les souvenirs.
Nous vivions d'un trait.
A cause du réchauffement climatique les espèces végétales migrent vers les pôles à la vitesse de vingt centimètres par heure. Aussi, d'un moment à l'autre je m'attends à voir une forêt de chênes surgir au coin de ma rue et emprunter le pont qui franchit la Seine.
Des murs invisibles séparent parfois les hommes et les femmes.
Les livres, le sexe ouvrent des brèches.
En balayant l'immense plage déserte le vent de noroît entraîne un peu de sable qui court en nuées sauvages au raz du sol et vient cingler les jambes. Par endroits il s'accumule en édifices fragiles constitués des grains les plus fins et les plus émouvants.
Je plonge mes mains dans ces monticules poudreux et rends leur liberté à quelques poignées dorées qui reprennent aussitôt leur course folle.
Que pourrions-nous espérer retenir ?
Je regarde l'océan sans comprendre ses mouvements limitrophes: dilution de détails imprédictibles dans une globalité ordonnée, cohésion du chaos dans la paume de la mécanique céleste.
Ignorer la contradiction des branches, se disjoindre du feuillage de baisers, rebrousser.
(Mais d'où vient la propension à perdre le fil de la conversation, à s'égarer?).
La mode est au cloud computing.
Enfin un rêve d'enfance qui se réalise: écrire dans un nuage.
Trilogie féconde: la nuit qui étreint le jour, vos seins dressés contre des silences impalpables et l'été qui ne vient pas.
L'acquiescement des rêves est une expansion hallucinée des possibles.
La lumière fossile va pas se perdre aux confins de l'univers comme elle sombre au plus profond de nous. L'infiniment grand y rejoint l'infiniment petit dans une même dissémination incommensurable: rareté, vide, désagrégation du temps, de la matière, de la pensée désincarnée.
Les membres du jury littéraire nourrissaient une suspicion légitime: le bruit courait qu'un traître mot s'était glissé parmi les douze livres retenus.
Un court instant nous pûmes distinguer l'angle aigu que formait la fuite du jour avec la marche insouciante de l'humanité.
Nu derrière la baie vitrée, nu dans la pénombre de ma vie antérieure, débarrassé de mes vêtements comme des souvenirs encombrants, j'épouse la ligne sombre de la mémoire, celle des apprentissages, des conditionnements , des confinements. Je perçois au delà de mon corps l'embrasement de la peau et la stupeur du vide.
Dehors la neige hésite, comme toujours, avant la consolation de la nuit organique.
L'homonymie des pierres ne nous dit rien sur le retour des visages.
Pour attirer l'attention des médias un père divorcé est monté sur une grue: s'il s'agit là d'une habitude, on comprend mieux la raison de la séparation.
Loin de l'obstruction des terres natives, nous devinons entre les pages de certains livres l'embarras de nos doigts de papier sur les broderies nomades: c'est la couture vive de la surprise.
A l'issue d'une interminable discussion, l'homme marqua un moment d'hésitation, considéra gravement la jeune femme assise en face de lui puis se rangea enfin du côté des lucidités objectives:
- c'est vrai, j'aime beaucoup tes fesses, mais je préfère ton cul.
L'écriture fit un progrès décisif le jour où l'on inventa l'espace entre les mots: c'est la place laissée libre à l'imaginaire et pour les plus réservés, la possibilité d'y glisser ce qu'ils n'oseront jamais écrire.
Sous un ciel encré par les années, il vivait en aval de sa bouche.
Hésitante la lune, ce matin. Un peu à l'étroit, tout de même, entre les immeubles de la Défense.
J'ai pu constater qu'elle aussi se méfiait de la tour Areva car nous l'avons tous deux contournée avec beaucoup de précautions.
Rémanence des images derrière les paupières closes, saillies de lumière aux dentelles noires.
Longtemps le désert ne fut habité que par l'esprit divin.
Signe des progrès de l'humanité, il est désormais sillonné par des barbares juchés sur des quatre-quatres.
On se glisse dans l'entre-temps comme on tire à soi la couverture du sommeil. La redondance des heures fournit un alibi à la paresse des jours: nous auscultons des néants qui nous rapportent l'ennui du monde.
Le désir est un bruit de fond qui frissonne à la surface du siècle: Il n'a pas d'autre objet que lui-même. Nourri de sa propre vacuité, il court à sa perte avec une désolation radieuse. De l'invisible calciné où il se consume, il renaîtra encore, une fois couronné de mots, sujet à leur étreinte. 

http://sollers.unblog.fr/2012/06/10/lettres-damour/

                                                                     *
Finir ses phrases. Il y a une entrave. Presque imperceptible. Une retenue insaisissable qui finalement empêche de.
Et l'on se prend à rêver d'un au-delà où pourraient se rencontrer Nagisa Oshima et  Pier Paolo Pasolini.
Je suis né au Cambrien ( vers la fin ).
Pourvu d'une conscience faible, j'évolue lentement, coincé entre monde animal et minéral.
L'hallucinante cohorte de vos doigts prenait la mémoire à rebours, décomptait les heures éblouissantes dont nous faisions autant d'anniversaires imparables.
Deux feuilles de platane n'en finissent pas, dans leur chute, de s'observer, se frôler, s'enrouler l'une autour de l'autre sans jamais se toucher. Elles refusent la possibilité des corps, comme résignées dans leur obstination de feuilles mortes incandescentes.                                                      
Le discours désagrège.
C'est en cela qu'il nous construit: à mesure que nous dépouillons le langage de toutes ses écailles inutiles, nous nous défaisons de nous-même jusqu'à percevoir la vertigineuse nudité de nos sentiments. Nous rassemblons alors les bribes éparses qui jonchent le pavé de nos solitudes et nous réapprenons à dire. Ce quasi-silence est l'aboutissement extrême du dessaisissement de soi.
Parole émondée, vocabulaire archéen, simplification linguistique outrageuse nous conduisent à ne plus nous en remettre qu'à la seule phonétique:  s'entendre ou s'attendre, s'enfuir ou s'enfouir, se taire ou se terre.
Dès le début du numéro, l'une des danseuses africaines perdit le bandeau jaune qui retenait ses cheveux. A partir de cet instant je n'ai plus regardé que cela: cet éclat de soleil tombé dans un coin sombre du plateau. La danseuse aurait pu le reprendre dans un geste si gracieux et naturel qu'il serait passé inaperçu. Un régisseur habillé de noir aurait pu le faire disparaître en se faufilant habilement entre deux mouvements de projecteurs. Mais personne ne broncha tant le morceau d'étoffe semblait négligeable aux yeux de tous alors qu'il devint pour moi le centre du spectacle, le point où se focalisait toute mon attention, là ou sans aucun doute allait se produire quelque chose d'extraordinaire que personne n'aurait vu venir.
Mon émotion allait croissante tandis que les spectateurs suivaient le numéro qui occupait maintenant une autre partie du plateau, mais je me gardais bien d'en trahir la moindre manifestation afin de garder pour moi seul la primeur de l'événement dont le bandeau jaune serait l'origine et la genèse.
Finalement rien ne se passa, pour cette fois, mais il s'en était fallu de peu.
Voilà une ville sans charnières qui refuse de s'ouvrir.
Mes mains remontaient le long de vos cuisses à la recherche d'un monde meilleur. Quand je rouvris les yeux, je longeais un océan muet, intérieur dissout par manque de rebord, avec la laisse de mer comme ultime recours.
Pourquoi s'absente l'ardeur
Et s'effacent les baisers longs 
Pourquoi le nuage quitte le ciel
Et vient s'immiscer entre nous? 
C'est une vielle histoire où toutes les audaces s'éclipsent
Où les questions tombent
En faisant des trous dans le lien.

Tahar Ben Jelloun. Que la blessure se ferme.
Ce matin je suis d'humeur légère en imaginant que ce vent debout, après m'avoir bousculé, ira vous prendre dans ses bras.
Bande-annonce: court-métrage destiné à introduire un film pornographique. 

Au recueil du couchant la créance des heures rouvre l'abîme: sommes-nous à ce point vrillés dans l'inintelligible, l'impossibilité flagrante de l'autre, ou bien simplement noués dans la même parole noire et sourde qui nous rend intraduisibles?
Rien ne se supposait davantage hormis cette persévérance marine de bruine et de brune.
Les noeuds, sertis dans les planches en pin du toit, étaient des yeux de loups à l'affût dans la terrifiante nuit de l'enfance. Il fallait ne pas relâcher la surveillance et ne point sombrer dans l'endormissement au risque de les voir à coup sûr quitter les voliges pour venir s'emparer de vous. Vous luttiez ainsi jusqu'aux premières lueurs du jour avant de pouvoir vous féliciter d'en avoir une fois de plus réchappé de justesse, et, cerné de fatigue, vous glisser dans un sommeil de verre. 
Aujourd'hui la maison n'est plus la même mais les hordes sont revenues.
Je suis absent de l'été comme l'été s'absente de tout: révélation par la brèche du manquement.
Quand il atteint le sommet de son âge et qu'il se résout à en suivre la pente, alors l'Homme s'interroge sur l'être et le devenir.
Puis il se tait.
Pendant que je regardais au fond de ma tasse de café, elle observait dans un ciel séraphique, les nuées immaculées que tissaient des avions supposés.
Cette femme revenait de loin.
Et pour moi qui était revenu de tout elle était un miracle.
(Saint Michel)


Les jours expiraient à ses cuisses
Les nuits se fondaient à sa chair

Les seins comme deux horizons
Se tendaient aux passifs orages
Le lait coulait comme une épave
Jusqu'aux inaccessibles fonds

Quand les anges  tirèrent la langue
Les étoiles échangeaient les bagues

René Char  Mortatempa

J'erre à contre-sens dans une forêt de dos tournés.
Parfois je souris: je crois reconnaître le vôtre dans l'échancrure des pas perdus.
Il n'existe aucun synonyme au mot "extraterrestre."
Les courants traversiers qui irriguent la ville me conduisent invariablement auprès du fleuve.
Je reste sur la rive, mais je sens bien que je suis sous affluence.
Assis au bord des nuits lacunaires, nous examinons le cuisant tumulte des mémoires fauves: affouillement des bouches épithètes, herse de baisers, tisonniers aveugles forgés au contre-feu des fatigues vénéneuses.
A l'instant même où s'amorce le mouvement il contient dans sa velléité l'esquisse d'un regret: celui d'avoir bientôt dépassé le seuil de l'intention qui le fit naître.
Ici s'articulent des possibles, une marge imperceptible, celle des hésitations premières, des variances, des territoires occultes où l'on pourrait déposer le mot avant.
Se méfier du visible comme des voyelles sans sérif.
Reclus dans les heures vénitiennes: le renoncement alphabétique.
Une même interrogation soulève la paupière du jour:
où êtes-vous?
Une même rumeur plie le genou du soir:
que dites-vous?
Il vous arrive de déplacer les objets qui semblent les plus certains d'occuper une place définitive. Vous observez au fil des jours la lumière nouvelle qui les contourne et parfois les saisit. Tout de même vous êtes un peu déçu de ne pas les voir revenir à leur emplacement originel, de manquer de courage.
Sous la poussière des choses vous cherchez l'éclat doré de ce qui aurait pu s'y trouver: le ravissement fragile du quotidien.
-Quel genre littéraire?
-La science-friction.

Au travers du printemps pourri, j'observe le basculement législatif, l'affaissement doucereux du soufflet médiatique.
L'espace est flou, labile, provisoire, nébuleux, un peu comme ce matelas de nuages aperçu par le hublot de l'avion et sur lequel vous aimeriez tant pouvoir marcher. Entre les interstices vous distinguez brièvement un morceau de terre, un cours d'eau, un village, une route, une voiture sombre qui tente d'échapper à un paysage désolé (aura-t-elle le temps d'atteindre ce petit bois au bout de la ligne droite?); autant d'histoires fragmentaires qui resteront sans fin, happées par un nouveau rideau de brumes et de vapeurs surgit brusquement sous les ailes.
La vérité se referme sur elle-même et vous quitte comme la mer se retire des coquillages. Vous n'avez pu en retenir que la part infime.
Vous espérez une éclaircie.
Le phare jette des phrases par dessus les épaules des pins: trois longues, deux courtes, une hésitation, puis il recommence. 
Des années qu'il se répète ainsi et que je le surveille sans parvenir à comprendre ce qu'il veut dire.
Je n'écris pas: je ramasse des cailloux au hasard de mes errances et je les jette au fond d'un puits sans fond.
Alors j'égrène les secondes, jusqu'à percevoir, sourire aux lèvres, un bruit d'impact lointain, un écho concentrique sur les parois.
C'est la réverbération des solitudes humaines .
Elle avait disposé ses vêtements à plat sur le sol, au pied du lit, reconstituant ainsi soigneusement sa silhouette. Bouleversé, je contemplais ce double d'elle, avec l'envie de m'y allonger nu, de retrouver son parfum qui pourtant flottait encore dans la pièce mais signait déjà son absence inéluctable – tout n'était qu'une question de temps ; on ne possède jamais d'une femme que sa partance, le glissement insidieux du réel au souvenir, l'incrédulité des sens détachés de la surface.
(imbrication des soi, frémissement de ses pieds nus approchant derrière la porte...).
Je me faufile entre les heures de pointe, en prenant garde à ne pas faire d'accrocs à mon amour-propre.
Le matin pour consolation solaire, et la peur algide du jour qui ne viendrait plus.
Echalote.
Il y a comme ça des mots que je n'aime pas, que je trouve ridicules. J'ignore pourquoi. Sans doute s'agit-il d'une forme bénigne d'allergie verbale.
Ces réticences linguistiques influent directement sur ma consommation domestique et navrent les publicitaires.
Quand à ces chercheurs qui tentent d'apprendre des mots de vocabulaire à une bande de babouins, jusqu'à présent innocemment occupés à forniquer, espèrent-ils les faire entrer dans un supermarché avec la liste des courses? Personnellement, si j'étais un babouin, je n'appuierai pas sur la touche "échalote". Gageons qu'eux aussi (les singes) développent quelques rejets salutaires et dans leur grande sagesse retournent illico à leurs activités premières.
Le silence vous revient droit dessus, comme un boomerang, alors que vous pensiez  en être durablement débarrassé.
Toute la difficulté va consister à l'attraper au vol sans se le prendre en pleine mâchoire.
Un galet soyeux ricoche sur le front ridé du temps.
Il n'est que de la boue durcie; elle-même née de l'eau, recyclée à l'infini, larme sur votre joue, pluie qui fait rouiller le printemps tardif, érode les reliefs striés des cartes, irrigue les fleuves prémonitoires, dilue l'histoire, nourrit l'océan antédiluvien vers lequel nous ramène sans cesse l'archaïque mémoire.
Là, s'abîme un limon préalable. Nous y enfouissons nos souvenirs amoureux.
Là, viennent se désagréger les galets inutiles qui encombraient nos bouches maladroites.
Sous les cendres bleues messagères, apparaissent vos mains lisibles, leviers heuristiques qui desserrent l'étau des sourires.
Le pire, pour un écrivain, serait d'avoir le dernier mot.
“C'est tout droit”.
Je remercie poliment mais n'en crois pas un mot. Si j'ai demandé mon chemin, moi qui ne demande jamais rien à personne, c'est que ce doit être beaucoup plus compliqué que ça.
Tant pis, je prendrai la première à gauche.
Encore une fois l'océan s'est glissé autour de l'île à la poursuite du jour blessé.
Encore une fois j'attends dans l'obscurité, attentif à cette obstination muette et millénaire.
Sous le soleil Luxembourg ils allaient d'un pas mélangé vers la chambre tapissée de cent mots.
A Leuchtenbergring une haute et fine cheminée de briques marque l'obstination des hommes à vouloir dresser des axes, impulser une révolution horaire, s'en tenir au cercle, figure certaine et aboutie dans laquelle nul ne peut s'inscrire tout à fait sans disparaître.
Pourtant le train de Petershausen accuse un léger retard et la lune vient se poser au sommet de la cheminée.
Surprises à une volée de marches, vos jambes du dimanche et des fêtes sacrées.
Où vont les heures claires apposées aux lacunes terrestres, aux nuits perceptibles ?
A vos yeux dessillés j'articulais des indicibles tandis que coulait entre mes lèvres empêchées le ciment sec des regrets. Si je demeure muré dans la brèche hivernale, appuyé contre l'abréviation des temps multiples, c'est que je vous attends, éclaircie à l'orée de vos chairs, bien au delà des saisons primaires et des givres consommés.
Maintenir avec le monde un contact minimum, une égale distance entre les frénésies éclatantes et les solitudes intransigeantes. Se contenter de dialogues sous-jacents, comme ce trajet, cette nuit, sous la lune cinglante de la banlieue nord.
A quoi pensait votre arbre, éloigné par l'hiver, implicite ?
" La fille était probablement disposée à se laisser aborder pourvu qu'on y mette le prix. C'était ce prix que je tentais d'évaluer. C'était peut-être aussi la rencontre espérée par ma sœur, et j'ai un instant rêvé que la fille était envoyée par elle, ma sœur étant capable de ce genre d'audace, quoiqu'elle sache que je ne peux coucher avec une prostituée, parce qu'elles n'embrassent jamais leur client sur la bouche et que le baiser représente pour moi une part considérable de l'amour physique, pensais-je en me résignant à voir dans cette fille une call-girl : une femme qui matérialise l'inconnu, qui lui donne une apparence et que ses gestes rendent soudain familière dans le même temps qu'ils l'interdisent ; et c'était à cette interdiction que je songeais, après Vallorbe, où j'ai remarqué que la dormeuse n'était pas parfumée, chose assez rare aujourd'hui où le souci des apparences ne va pas sans la fragrance : elle était plus nue sans parfum que si elle fût dévêtue, et je désirais soudain respirer cette nudité, son odeur profonde, celle de son sexe, que j'imaginais assez forte, comme souvent chez les brunes, surtout les Méditerranéennes, pour peu qu'elles transpirent et qu'elles ouvrent les cuisses sur ce qui est un drageoir aux épices, pensais-je en reformulant un titre de Huysmans, écrivain qui m'a reconduit en pensée vers l'Europe du Nord, la mémoire du désir, dont ce titre était une clé, me ramenant ainsi vers une autre femme brune, rencontrée à Karlsruhe, quatre ans plus tôt, après une soirée au cours de laquelle j'avais lu, à l'Institut français, de larges extraits de mon roman, le Temps devenu amour, qui venait d'être traduit en allemand. »
Richard Millet, la fiancée libanaise."

Chez lui seulement je retrouve la respiration ample de Claude Simon, délaissé lui aussi, l'ombre des femmes venant remplacer ici celle de la guerre ; autre époque, autres fourvoiements désespérés et fulgurants.
Nous ne sommes pas réduits au silence ; nous nous y augmentons de tout ce qui s'y perd.
Sous les ongles des années nouvelles brille une lune indistincte, concert de louanges et d'opprobre, coincée au firmament des calendriers et des artifices : un craquement de vernis sur la fêlure du temps qui bascule d'un baiser à l'autre.
- vous ne finissez pas vos phrases  ?
- non, je garde toujours un peu d'espoir.
Le poison gris des jours rongeait les veines du siècle. Dans l'incarnat des évitements, des vies circulaient, cherchaient un nom à proférer.
Au dos des vagues s'arrondissait un long discours d'écume : des peines perdues dans un fracas de ruines.
Finalement les chemins de fer ne font rien.
Combien furent cloués au pilori des exactitudes pour être demeurés évasifs, oublieux, embrumés, dispersés, pensifs?
… écrire en creux, dans les plissements, sous la lumière rasante du doute. Rien ou presque ne doit saillir.
Travailler dans l'abrasion, jusqu'à ne sentir sous la langue que les copeaux des phrases.
A leur façon de se tenir au milieu en même temps qu'à côté, aux hésitations de leurs pas empruntés, à l'errance de leurs regards qui franchissent les épaules du vide, vous en reconnaissez quelques uns, des reclus dans la conversation des pierres.
Ils vont, défaits de toutes velléités, éloignés d'eux-mêmes, dissemblables – superbement débarrassés du sérieux des mondes, emportés par l'instant, heureux d'un bonheur qui s'ignore.
Êtes-vous jamais venue?
(le tissu de votre jupe avait la douceur des anges)
Journée souterraine : métro, forum des Halles, sous-sol de librairie, déjeuner dans une cave…
Combien de temps aura-t-il fallu aux Hommes pour qu’ils sortent des cavernes, du ventre des femmes, des terreurs viscérales, de l’obscurantisme ?

Aux tempes des allées, battait le bavardage commun, étonnant chant tribal auquel vous tentiez de vous accorder.
Pour enrichir un petit nombre (souvent dans des proportions qui donnaient la nausée), il fallait appauvrir tous les autres. Heureusement, on avait pris soin de leur expliquer auparavant que c'était pour leur bien et que leur tour viendrait. Plus tard.
Pourtant des voix discordantes commençaient à s'élever : un aussi habile système n'allait-il pas finir par s'effondrer sur lui-même ou bien n'allait-il exploser en plein vol ?
Ainsi l'automne fut-il traversé de part en part, comme on coupe un brouillard au couteau, entre ville et océan, entre nuit et jour, avec dans les yeux l'incertitude qui se déplie à mesure que rétrécit le temps et que s'éparpillent sur les côtés les lettres mortes.
Il y aurait bien les lacs aussi, mais ce sont des fleuves qui s'ignorent, tout embarrassés d'eux-mêmes dans leur quête désespérée d'une sortie honorable.
Hypothèse danubienne.
Par manque d'îles, nous nous rapprochions des fleuves dont les bras rassurants s'allongeaient vers l'infini des possibles sans compromettre la fluidité des rêves.
La femme de lin attendait au pied de la statue de la liberté. Un homme la rejoignit. On ne sut jamais si l'envie de fuir qui le saisit alors fut inspirée par cette femme (belle à tous égards) ou par la symbolique statuaire qui veillait sur elle.
J'allais d’un pas dunaire, la poudre aux yeux, jusqu'à sentir sur mes épaules ce manteau de fatigues, le sel à mes cheveux.
...lèvres mordues, cousues par le fil blanc de l'oubli...
Des histoires sans fin: je pratique la chute libre.
La mer se retire, s'indigne faiblement de devoir céder la place à votre regard impudique.
J'ai lu au front de feuilles incendiées le balbutiement inquiet du soir, l'archaïque peur de la culpabilité nocturne.
Sous le moutonnement urbain, nous coïncidions.
Je ne retiens des routes aériennes que ces courbes glaciaires abandonnées au vif du ciel. Des consternations stellaires dont il ne reste bientôt que la froide mélancolie d'images gravées dans le néant des vents contraires.
Surnaturelle, lumineuse, impalpable, nue et pure, la vision flottait sur la pierre, palpitait moelleusement. Il fixait les yeux sur elle et pourtant il craignait déjà que la caresse de son regard ne fît évaporer dans l'air cette hallucination faible.
Louÿs, Aphrodite, 1896, p. 99.
Ce qui vous rendit visible à mes yeux, fut justement cet ajournement infinitésimale que constituait le temps mis par mon regard pour venir se poser sur le bord de vos phrases. Le temps de l'adoucissement, du polissage des pierres - la distance réelle entre vos textes et notre éventuelle rencontre (la friction des peaux), importait peu. Des instants si fragiles que vouloir les brusquer d'un regard trop appuyé risquait d'en brouiller le sens.
Je tenais vos mots pour précieux talismans dans lesquels je plongeais des mains fiévreuses, choisissais au hasard, bien que je les savais tous, pour les faire retomber en bribes redécouvertes sur mes rêves éveillés. 
Je ne pouvais vous aborder plus aveuglément qu'en vous lisant.
Entre des mondes ténus je creuse l'écart.
Les statistiques fournies aux auteurs de blogs flattent souvent leur ego. Les miennes sont décevantes : je n'ai aucun lecteur au Groenland.
Il faut regarder la vérité en face.
Mais je préfère qu'elle se retourne, même si je sens alors mon nez s'allonger.
Les nuits abrutissaient les jours, les secondes laminaient les heures, tissaient un écheveau d'élans, de reculs, de faux espoirs, d'appréhensions et de renoncements.
Pour franchir la cordillère des ans, je suivais le fil d'une présence décousue.
L'effet papillon, c'est une phrase lue à Paris, qui engendre, un peu plus loin, la sensation furtive d'une main effleurant votre nuque.
Dans les mains creuses viennent à résipiscence les chemins de fortune qui se sont égarés, le souvenir des pierres jetées au fond des puits avec les promesses auxquelles on ne croyait plus.
C'est la vie qui est périssable.
Éclats de rires saupoudrés sur nos secrets éventés, obsolescence du jour qu'étouffe le murmure du soir.
Plus que nus, débarrassés de toutes les superficialités ostentatoires (paroles, vêtements, peaux, sexes, jouissances), nous nous rapprochions comme jamais, au point de sentir nos pensées s'étreindre, d'entendre le glissement de nos âmes l'une contre l'autre.
Nous brandissons des lundis, des jours ouvrables qui se referment sur nous, exécrables mâchoires calendaires.
J'étudie la chute des feuilles, l'inéluctabilité de leur trajectoire vers un point hypothétique qu'elles n'atteindront jamais. C'est une occupation à plein temps qui me conduit à passer mes journées dehors, absorbé par d'intenses contemplations. Mais le temps lui-même finit par se vider de sa substance et perturbe le résultat de mes recherches. Les feuilles blanches sont les plus imprévisibles, les plus promptes aussi à se regrouper en fascicules immaculés, refusant ainsi de trancher entre deux camps : celui de l'auteur et celui du lecteur.
L'aléa l'emporte encore, d'un rien, sur la rigueur et la logique.
Je demeure donc obstinément dans le clan des évasifs.
Il faut faire le zéro pour sortir.
Seulement vous passez pour un moins que rien.
L'espace entre les corps, poinçonné de gestes arides, tient lieu de langage. Sémaphores accomplis, nous brassons des paroles hybrides, nous improvisons des danses évasives.
Nous nous signons.
Ainsi certaines particules iraient-elles plus vite que la lumière ? Le comble est que ce record de vitesse fut battu par des neutrinos suisses, pays pourtant réputé pour sa placidité.
Arrivé en haut de la rue, le ciel s'ouvre pour laisser de la place à la dune (vous aimez la douce féminité du mot). Vous êtes d'abord saisi par le parfum épicé de ces maigres fleurs jaunes dont on fait des bouquets, renouvelés chaque été, qui rythment la lente respiration des résidences secondaires. L'humidité laissée par la dernière averse, la rosée matinale, ou le limbe de brume des pâles soirées d'octobre renforce l'insistance de cette fragrance. Le parfum est capiteux, sauvage : vous avez conscience de pénétrer un lieu intime et secret, de soulever un voile fragile. Le chemin est sinueux, comme pour retarder le moment d'atteindre la plage. Inutile de se hâter face à ce qui patiente. Puis, au pied de l'escalier en bois exotique qui en quelques volées de marches et de sable enjambe la crête, c'est l'iode souverain qui vous bouscule. Combien sont venus ici avant vous, ont fermés les yeux, marqué un temps d'arrêt avant d'oser regarder l'océan droit dans les vagues ? Vous vous étonnez que la même sidération vous étreigne à chaque nouvelle confrontation. Votre regard prend appui sur les deux pointes qui encadrent le paysage avant d'aller se perdre aussi loin que la rotondité de la terre et de votre mélancolie le permettent.
Vous rêvez de devenir loin.
Sur le chemin du retour vous sentez sur vos épaules l'amicale mais ferme pression du vent.
Vers l'est, de lourds volutes nuageux s'accumulent à l'horizon au dessus d'un trait de côte hérissé de quelques clochers, châteaux d'eau et antennes relais.
Mais peu importe puisqu'il s'agit du continent.
Un dernier baiser tendre avant que vous ne partiez travailler, ma main qui glisse sur vos hanches, effleure vos fesses, remplacée par mon regard quand vous vous éloignez.
(-tu as un beau cul mon amour.)
La Bourse dégringole, le soleil s'enflamme pour un rien, je vais lire.
Sur le Pont flotte une rumeur de baiser fluvial,
une main courante qui ne porte pas plainte.
Qui a débouclé la Seine ?
Gestes lents, gravés dans la cire des mauvais jours : l'épine est dorsale, vive arête.
Hier est un chapelet de fausses vérités, une porcelaine ébréchée oubliée au fond d'un placard, une histoire de clé perdue.
On pouvait s'allonger sur l'obscurité ; elle avait une épaisseur, une consistance, une fermeté, un grain qui s'adoucissait au fur et à mesure que l'on s'approchait de la lumière.
Et c'est là qu'il fallait être, à la lisière.
Le quartier de la Défense est ainsi nommé car il s'agit d'une citadelle financière où se retranche une noblesse grise qui n'en finit pas de ruiner nos espoirs en veillant farouchement sur ses privilèges. C'est une sorte de nouveau Versailles érigé à l'ouest de la ville qu'il faudra bien un jour investir et ramener à plus de raison. En 1989, deux siècles après la Révolution, Rostropovitch jouait au pied d'un mur qui s'affaissait ; des années plus tard, j'écoutais Pierre Henry sur le Parvis, mais les tours, hautaines et malfaisantes n'ont toujours pas bougé.
Pain blanc à vos dents de louve, ma semence égrenée sur vos lèvres malicieusement pincées.
Vous avez esquissé un sourire et posé votre doigt en travers pour m'intimer le silence.
Puis nous sommes partis courir la ville qui n'en n'a jamais rien su.
Une société en haute définition fait tourner en boucle le spectacle magnifique et effroyable de l'effondrement de deux tours.
Mais que deviennent toutes ces poussières qui ne sont pas retombées: celles qui gravitent autour de la Terre depuis le paisible matin du 6 août 1945, celles qui flottaient au dessus de la nuit des camps, et toutes celles que nous préférons ignorer mais qui nous restent en travers de la gorge?
J'avais le vent, des poumons d'iode et des certitudes marines. J'écartais les bras au sommet de la dune, criais aux rafales ma confiance aveugle dans tout ce tumulte, m'appuyais sur d'invisibles bourrasques, souriais à ce joyeux chaos.
Insouciant réconfort de ce qui vous dépasse !
Pourtant c'est toujours l'avant-dernière vague que l'on aperçoit, car déjà une autre s'apprête, recouvrant celle qui précède, masquant l'origine des points cardinaux, le début de la grande explication.
C'est dans les livres que tout est écrit. Entre les lignes. Celles qu'on parcourt les yeux clos, dans l'obscurité, calciné dans la tourbe des insomnies.
Nos vies plaqué-hors zigzaguaient entre les rives.
Parfois vos mains plongeaient dans le ventre chaud de la terre - pour y chercher vos racines ou y enfouir vos rêves.
Ailleurs, les miennes jouaient au sable, brassaient du vent, une goutte d'océan, la suie du ciel, en espérant s'y dissoudre.
Jardins sauvages, phrases vendangées dans l'intervalle, envies qui labourent les chairs par ricochets.
Mais nous avions un banc au bord du lac.

Il y a dans l'inachèvement une promesse qui vous tient.
Il vous faut, jour après jour, lutter contre la pieuvre du silence et l'étreinte sinueuse de ses bras blancs qui vous encerclent amoureusement de l'intérieur; lui parler doucement, la faire taire.
C'est la rentrée, les bonnes résolutions:
je me promets de m'échiner sur votre nuque.
Rien d'autre n'a eu lieu que la suffisance des heures, un sillon d'ombres et de lumières tracé au front de l'était, la pression incertaine des vents dominants, un carnet d'orages bien tenu à jour et des rêves éclairs qui zébraient les désirs.
Je ne répondais pas aux courriers, faute de pouvoir mettre en ordre des phrases pour former des bribes intelligibles. Cette incapacité à communiquer me plongeait dans un isolement désolé que nourrissait une paresse incorrigible. Des réponses imaginaires m'échappaient pourtant de temps à autre, point de départ d'échanges fictifs et fructueux qui me donnaient entière satisfaction, au point de vouloir parfois renouer avec un silence bien légitime.
Décidément mon alphabet manquait de lettres. Je n'en connaissais qu'une par cœur : cette sorte de w émouvant que formait votre lèvre supérieure en son milieu.
Une majuscule.
Ce que je cherche est introuvable:
la morsure des mots au creux des riens dont il ne subsiste aux confins des sourires qu'une buée attendrie, l'ombre d'un doute, un virevolté oublié qui pourrait bien vous revenir s'il n'y avait cet agacement au bout de la langue, cet évanouissement irrattrapable au moment même où l'on pensait enfin tenir.
Je cherche précisément ce qui reste quand il n'y a plus rien.
Toutes les minutes, un crétin d'avion tente de percer ce magnifique nuage.
En vain.
(Orly)

Pendant les semaines latentes, ne m'atteignaient plus que des informations assourdies par un écran de lassitude, perceptions estompées, phrases gommées sous l'effet de leur propre redondance, hypersensibilité au vide, à ce qui en constitue le charme vénéneux, la matière, la marge, le centre de gravité, l'axe de révolution autour duquel gravitent les visages des intouchables.
A l'extrémité de la voix fermée s'élevait une gare de Lyon. Puis un café terrassé, une table ronde autour de laquelle nous tournions autour du pot. Votre main enfin qui valait tous les discours.
On nous a longtemps menti: les lignes parallèles se rejoignent.
Il y avait dans ces rideaux de pluie, un matin qui peinait à rejoindre le jour nécessaire, un peu de place pour l'ennui, l'hésitation qui sied aux lenteurs estivales .
Nous attendions des jours meilleurs.
J'abusais des virgules, reconnaissant en chacune d'elles l'orbe de vos cils, gravités sombres froncées au front des doutes éphémères, balayées d'un revers d'instant.
En tirant délicatement sur ce fleuve, à contre-courant, on pourrait sans doute retourner le monde, découvrir l'envers du décor, ce qui se trame sous les fondations des immeubles, entre les racines des arbres, avant que ne se pose le pas des promeneurs dans leur ombre.
Dans la cuisine, je compris qu'il n'y avait pas de mots crus.
Traversée d'une place nette : la distance entre les murs est habillée d'échos inexhaustibles, de répliques secondaires. Rien n'oppresse. Mon doigt court dans l'espacement des pierres, évalue l'aspérité du moment, la possibilité d'un arrangement. Tout se tient ; point de jeu ni d'insinuation. Le vide continue le plein, cherche inlassablement un commencement.
C'est la fête des voisins. Je suis mon plus proche voisin. Je devrais peut-être en profiter pour faire connaissance?
Assis sur un banc j'observe la progression du soleil qui barre la rue. Je n'attends pas qu'il m'atteigne (irradiation excessive qui envahira les cheveux, le visage, fera cligner des yeux, chauffera au travers des vêtements), non, je guette autre chose, l'instant d'avant, celui de la transition, lorsque la nappe de lumière se sera approchée à moins d'un mètre, physiquement encore indécelable et pourtant transformant l'air et le temps en une promesse inaudible, en un murmure d'atomes minuscules et considérables qui réveillent une mémoire de peau inaltérée.
Mais...si vous n'écrivez plus où retrouverais-je le corps du texte ?
Le silence dresse ses dentelles d'ardoise, offre son versant lisse aux déclinaisons ordinaires, glisse sur le vernis des pensées occluses - tandis que le côté mat, tourné vers l'obscurité, soliloque, regarde vers la terre, l'intérieur des failles, des tiédeurs nocturnes, des discours amoureux.
Un toit de secondes dévale une pente sans bruits.
Je me nourris parfois de peu. Hier, d'un mot : coquelicot dont la sonorité débridée claquait sous ma langue comme un baiser délictueux
Sous les frondaisons, l'obstination muette de la sève couvre le bruissement entêté de légèretés fuyantes qui chantent le mythe réconfortant de l'éternel retour. Quel est le rythme ? D'où vient cette complaisance à demeurer hors saison ?
Une vie de mondanités et de luxuriances africaines s’achevait au fond de cette église d’un petit village d’île de France choisi par le seul hasard qui préside aux errances hospitalières et administratives de l’implacable déchéance des fins de vie. Nous n’étions qu’une dizaine d’ombres dissemblables désunies autour du cercueil, impuissantes à conjurer la chape des ans et des silences familiaux; encore que ce terme de famille me parut plus incompréhensible que jamais tant me venait à l’esprit les mots de gouffre, d’abîme et de fuite.
Qu’I. fût incinérée, échappant à tous et à tout me soulageait.
je me tenais à vos seins, à votre cul : je tenais à vous.
Le lieu est le lit. Le lit des fleuves élémentaires (Danube, Saint-Laurent, Amazone, Gange...) qui délavent nos terres intérieures et irriguent nos étreintes; au mitan desquels nous froissons des draps d’eau, débattons comme des poissons vifs éclats, puis retournons à la mer, origine nécessaire, lavés de tous soupçons, enfin dénués.
Je cherchais des poussières au visage, des imprononçables :
sous le regard des contraires, j'allais.
A perte de vie s'étendaient des îles disséminées, à fleur d'eau, évasives, affectives, séparées par d'incommensurables incertitudes. Fallait-il compter en brassées d'aurores, en réminiscences tardives, ou bien emprunter des barques allègres, se perdre dans l'archipel des non-réponses ?
Dans un demi-sommeil, par la porte entre-ouverte, j'apercevais votre silhouette dans la cuisine, statuaire dénudée, échappée sans bruit des replis de la nuit. Jambes et pieds nus comme la pluie, effleurée par la pâleur d'un néon, vous lisiez en fumant une cigarette, debout sous le ronronnement de la hotte. Quelques fussent vos lignes d'alors, je sentais bien que vous lisiez au plus profond de moi, que vous labouriez dans mes ignorances bâillonnées .
Dans ce défrichement de nos êtres, vous m'étiez définitive.
Nous menions des conversations muettes, chacun à une extrémité d'un désert brûlant, aiguisé.
Pourquoi cette expression de langue maternelle ? Ne devrait-on pas lui préférer celle de langue amoureuse, certes émergeant des premiers balbutiements (oedipiens, incestueux) mais ne prenant son envol et son ampliation définitive que dans sa friction avec le désir, le double anéantissement des attentes entre-baillées, des corps qui coïncident dans la nuit sévère de nos solitudes angoissées ?
De l'accouplement des mots naît la langue vivante, une et duale, fragilité spéculaire offerte à nos visages sidérés.
Pourtant des hommes se levaient face aux tyrans. Bardés d'inconscience et de fierté, ils affrontaient presque à mains nues des despotes dont nous avions armé le bras et dont nous découvrions avec stupeur le raffinement dans la cruauté et la barbarie. Parfois, au cours d'un reportage au son haché par une transmission satellite hasardeuse il nous semblait entendre des mots étranges tombés en désuétude (prononcés dans un mauvais français), dont nous avions perdu la valeur, le sens et l'usage : liberté, démocratie...
Des bombes tombaient sur des écoles et les pulvérisaient quand nous n'avions pas le courage de nous rendre dans celle de notre quartier pour glisser un bulletin de vote dans une urne.
Les mots bourdonnaient dans la ruche, plaqués au fer blanc de la peau, essaim de nudités vives jetées aux brasiers des soifs primaires. Paroles natives à l'orée du récit.
Pareille dévastation venait des profondeurs de la terre qui se dérobait sous les pieds. Elle nous ramenait brutalement à notre sort d'atomes  relatifs dérivant à la surface du temps, aveuglés par notre orgueil à tout maîtriser.
Par leur beauté maléfique et l'esthétisme de leur démesure, les catastrophes majeures frappaient davantage les esprits que les bassesses humaines perpétrées à petit feu dans l'arrière-cour de nos consciences ténébreuses.
A 14h46 B. n'était sans doute pas dans sa grande maison en bois de Nakano-ku mais probablement à Todaï, en sécurité dans des bâtiments adaptés aux secousses sismiques. Revenue de tout, elle a attendu que ça passe, comme d'habitude.
Tout s'inversait. La Seine remontait le Saint Laurent jusqu'à Montréal, l'océan se retirait, cédant la place aux dunes, sabliers notoires qui enrayaient la parole, la gravait au marbre de la mémoire où vont et viennent les langues anciennes.
Cécile, l'Aragonienne avait deux passions : faire la cuisine et l'amour. Aussi nous retrouvions-nous à la méridienne, goûtant chaque fois un plat différent. Parfois nous faisions l'amour sous la table, dôme épicé offert à nos saveurs, pour nous soustraire au regard du voisin d'en face affirmait-elle, mais il s'agissait davantage, à même le chêne, de relier les souvenirs adolescents de la forêt de Tronçais aux sous-bois sybaritiques de la Sorbonne, aux lectures érotiques, à l'éternelle mystification qui sépare le verbe et l'action .
J'arpentais les heures grises, les hanches creuses de temps adoucis dont le délitement portait à l'indolence comme l'errance des fumées dans le ciel. J'attendais votre retour. Un homme attend toujours le retour d'une femme, parfois même sans le savoir. J'allais donc d'un pas mesuré aux bords d'une vacance impalpable, vivant dans la fréquentation sereine de cet espace mordoré dessiné par votre absence. Il m'annonçait votre retour prochain alors que vous n'étiez encore jamais venue.
Je cherchais ce mot depuis longtemps. Il disait tout et par définition manquait.
C'est « lacune »
Nous sommes plusieurs à promener nos dimanches le long du fleuve, à écouter bruire la parole dissoute, à chercher un regard sombre dans le creux de la vague tandis que d'autres cadenassent au grillage du parapet des certitudes aussitôt devenues promesses délavées au vent des passerelles. Nous nous voyons sans nous voir; nous nous traversons, silencieux, inutiles autant qu'indispensables les uns aux autres, conscients d'aller dans l'apaisement de ce qui fuit.
(Passerelle des Arts)
A cet ancien premier ministre qui ce matin semblait scruter la surface de l'eau du bassin des Tuileries j'ai failli demander s'il avait un problème de sous-marins.
Un doigt glissé sous la Carapace, je conserve inaltérée sous le boisseau du roman, l'immémoriale succulence des chairs.
De l'eau avait coulé sous les ponts. Quai de Montebello, je me glissais dans le lit de la Seine. Crue, elle venait lécher mes pieds.
J'aime particulièrement les premières phrases des livres, surtout celles dont on sent que leurs auteurs les ont longtemps portées, entretenues dans une rumination douloureuse, polies, façonnées, édulcorées, usées au cadencement des promenades solitaires, avant de se résoudre enfin à les transcrire dans un ultime soubresaut, un aveu d'impuissance, pour s'en défaire au grand jour sans savoir si elles atteindront jamais le regard devant lequel elle se réaliseraient en se consumant (lire relève souvent de l'incendie, du maniement de cendres) , dérisoires et volatiles.
N'est-ce pas cela écrire, cette transformation ténébreuse d'un tumulte brouillon vers une incertitude magistrale autant qu'illisible ?
Dans une confusion d'esprit dont je ne saurais expliquer les méandres, en regardant la statue de la Liberté érigée à l'extrémité de l'île aux Cygnes, je pensais à cette façon particulière dont vous enrouliez votre main autour de mon sexe.
Si je n’apprécie guère la période des fêtes ( je préfère celle des « faites!»), je dois bien admettre que par comparaison celle de la rentrée me fait regretter amèrement celle des bûches. Ce lundi matin je décidais donc de me rendre dans une établissement éloigné afin de retarder autant que possible le moment d'entamer les heures productives et surtout vérifier si, comme me l’avait promis la météo, il y avait de la gelée blanche. Faute de neige on se contente de ce que l’on a.
Après de longs détours, je finissais par arriver. Le bâtiment était vilain mais la campagne alentour effectivement recouverte d’un délicat voile de dentelle blanche qui faisait écho au jour naissant.
Je souhaitais une bonne année à Raymond, mon correspondant, et une trèstrès bonne année à la jeune femme de l’accueil. Puis j’allais immédiatement m’installer près de la machine à café afin de me remettre du trajet. Par la fenêtre j’observais attentivement la lente et inexorable disparition de la chrysalide de givre. La transformation gagnait de proche en proche, un peu comme le flot efface d’une lame d’eau transparente les bancs de sable les plus fiers. Un manteau de brume se répandit bientôt au ras du sol pour faire diversion mais il fit long feu. Longtemps, je me demandais qui, de la pelouse ou du bosquet de sapins, céderait en dernier. Ce fut la pelouse. Fort heureusement , restaient encore les fossés au pied de la voie rapide qui, eux, ne semblaient pas disposés à s'en laisser compter et se creusaient davantage pour mieux retenir leur réseau cristallin. J’accordais à mon étude le temps nécessaire, c'est à dire une bonne partie de la matinée. Les physiciens parlent de sublimation. Ce fut en effet sublime.
Le reste de mon intervention fut de nature plus abstraite.
Finalement l’année commençait bien.

Ma seconde principale occupation du jour est de guetter le retour de la neige.
La première c'est vous.
(Fondre)
Aussi loin que portait le regard, par dessus l'épaule de lave, on apercevait au bout des mondes la bienveillante solitude des lendemains. Fallait-il donc se fuir pour se retrouver, tel qu'en soi, dans l'éboulement des rêves ou bien rassuré pour un temps par l'amoncellement des pas ? Une lancinante chaleur montait du sol, embrassait le froid limpide qui fusait au front du ciel. Vous devinez qu'une réponse est enfouie là, se propageant dans les plissements magmatiques, encore sourde mais prochaine.
Vous vous sentez devenir terrestre.



Comme chaque année j'attends avec impatience la période des fêtes et la frénésie consumériste qui l'accompagne. Avec une lucidité fraîche, une abnégation et un entrain que rien n'émousse, je piétine dans la ville en surchauffe à la recherche du cadeau original et personnalisé qui de toute manière ne plaira pas. C'est avec le même enthousiasme sincère que je recevrai le mien.
Retour à la ville, aux cimes grises, aux vertiges coutumiers, aux cols de chemises ouverts quelque soit la hauteur de neige.
Je ne tiens pas en place:
il me prit soudain l'envie de prendre vos jambes à mon cou.
Il y eut, à l'heure du couchant, une tâche de soleil soudaine répandue sur Lausanne. Elle semblait vouloir indiquer avec insistance le contour de la ville, la détacher sur un fond de reliefs estompés par la fuite du jour, la découper pour la soustraire au miroir des émotions. A l'œil nu on distinguait de fiers bâtiments, des reflets clinquants, presque des battements dans l'air épais.
Pourtant d'autres interrogations plus essentielles ne tardèrent pas à poindre : cette neige sur la crête, vient-elle du ciel ou bien est-ce d'elle que sont nés ces somptueux nuages?
Pourrait-on retenir un moment le paysage en l’encerclant entre le pouce et l’index des deux mains ?
Mais à partir d’où peuvent bien s'étendre les vignes?
Je dormais à la place que vous occupiez dans le lit mais je ne parvins pas à retrouver votre parfum : je n’ai pas l’ouïe assez fine.
Combien d'années aurais-je mis pour atteindre les rives du Lac ? Quelques dizaines sans doute.
La nuit tombe sur novembre. De la rive opposée montent des scintillements qui luttent contre l'obscurité, ici une brume indolente, là-bas une écharpe de fumée. Un bateau s'apprête à accoster devant le casino, s'immobilise enfin sans qu'aucun passager n'en descende. Le temps se pose à la surface de temps.
Je suis arrivé.
Des hommes et des femmes, fourmis sous la verrière, en partance, n'en revenant pas d'eux-même, traçant des chemins de fer dans un piétinement d'horaires, d'empressements numériques, de journaux gratuits. Ils ne projettent au sol aucune ombre, n'existent que dans leur disparition anonyme au bout d'un quai, à l'aplomb d'un escalier, effacés d'un geste de la main dans un brouhaha inintelligible.
Tout n'est plus alors qu'une question de traverses, de parallèles, de lignes de fuite, de souvenirs.
D'aiguillages.

Il fallait pour vous atteindre, nouer les secondes, former collier battant à l'horizon de nos distances, tendre une main muette vers l'arc et le ciel pour ne ramener enfin que la soie des jours.

Revêtu d’un manteau d’incertitudes, j’attends le vent.
Retour en grâce de l'artisanat, de la menuiserie: la mode est aux coups de rabots. On retiendra un outil parfaitement affûté permettant d'enlever en douceur un copeau infime (il s'agit davantage de faire illusion, plutôt que d'entamer sérieusement le vif du sujet).
Les niches ne sont pas faites pour les chiens.
(bricolage du dimanche)
… aride, cahotait la cohorte des heures poussiéreuses, déroulée à l'infini, recommencée à l'horizon, avec nouée au fond de la gorge cette intarissable certitude:
la soif de vous.
Journées du patrimoine.
Je vous visiterais volontiers.
La plage était étroite. Voilà quelques temps déjà qu'il cherchait à retrouver son emplacement sur une carte, une photo satellite.
Il se souvenait qu'il était en train de remonter vers le nord. On lui avait conseillé d'éviter la route principale, au centre de la péninsule, trop surveillée, pour se fondre dans le trafic local qui cahotait laborieusement d'un village à l'autre en empruntant la périlleuse corniche surplombant la mer.
- Et retenez bien ça, avait conclu M. avant son départ en levant sa coupe de Champagne à la terrasse du Rostand au moment même où les lourdes grilles du Luxembourg étaient fermées: en toutes circonstances, privilégiez le cabotage!
Comme d'habitude, juste avant la tombée de la nuit qui aurait exigé que l'on allumât les phares, il s'était engagé dans un étroit chemin de montagne jusqu'à ce qu'il devint impraticable puis avait abandonné sa voiture dans un maquis. A pied, il avait encore gravi quelques dizaines de mètres au dessus du chemin muletier et avait passé la nuit là, bercé au babillement d’un faible ruisseau.
C’est au petit matin, en redescendant, qu’il avait soudain aperçu la plage, clin d’œil noir enchâssé dans l'extrême pâleur calcaire. Un escalier taillé dans la falaise permettait d'y accéder par une extrémité. Une végétation dense semblait vouloir gagner vers la mer, reprendre le terrain qui avait été abandonné depuis des années. La bande de sable était étroite, pentue (on aurait dit des cendres volcaniques), plongeant dans une eau sombre et insondable, vitrifiée dans un sommeil minéral . Parfois une série de vagues venues de nulle part venaient bruyamment déferler sur les ruines d'un quai. Leur écho continuait à se propager longtemps après que la surface de l'eau se fût à nouveau apaisée.
A l'autre extrémité de la plage s'élevait un hôtel abandonné (l'inscription était encore lisible), et plus loin encore, une, ou peut-être bien deux maisons dans le même état de délabrement. Au delà, la falaise se refermait brutalement, confisquant la vue, comme un piège.
C'était dans cette zone qu'il lui avait semblé avoir vu quelque chose bouger. Il avait renoncé à son intention de se baigner, rassemblé rapidement ses affaires et s'était éloigné sans tarder.

...