" Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout. Tu découvres, avec presque, parfois, une sorte d'ivresse, que tu es libre, que rien ne te pèse, ne te plaît ni ne te déplaît. Tu trouves, dans cette vie sans usure et sans autre frémissement que ces instants suspendus que te procurent les cartes ou certains bruits, certains spectacles que tu te donnes, un bonheur presque parfait, fascinant, parfois gonflé d'émotions nouvelles. Tu connais un repos total, tu es, à chaque instant, épargné, protégé. Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n'attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n'existes plus : suite des heures, suite des jours, le passage des saisons, l'écoulement du temps, tu survis, sans gaieté et sans tristesse, sans avenir et sans passé, comme ça, simplement, évidemment, comme une goutte d'eau qui perle au robinet d'un poste d'eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine de matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant... "

Georges Perec - Un Homme qui dort

"Reconnaître deux sortes de possible: le possible diurne et le possible prohibé. Rendre, s'il se peut, le premier l'égal du second; les mettre sur la voix royale du fascinant impossible, degré le plus haut du compréhensible."

René Char Partage formel

La neige s'éloignait à mesure que je m'en approchais. Même aux rochers de Naye elle se faisait parcimonieuse dissimulant à grand peine une terre impudique qui jouissait sous une brume fendue.

Je consulte les cartes comme s'il s'agissait d'un voyage au bout du monde. Pourtant je ne fais que traverser le paysage, observer comme il s'élève à mesure qu'approchent les plateaux du Jura.

Que cherchons-nous au-delà de nos frontières intimes? La grande réconciliation du temps dénué et de l'espace fréquentable?
Trouvons-nous dans les hautes terres l'acquittement de nos solitudes?

Le jour qui se lève au dessus des entrepôts syllabiques constitue une hypothèse plausible.

Il vivait si vite qu'il a fini par rater un tourment.

Dimanche matin. J'étais allé acheter ce livre dont j'estimais ne pas pouvoir me passer plus longtemps. Dans le métro une jeunesse numérique trop sûre d'elle-même pour l'être vraiment ondoyait bruyamment en se rendant au salon du jeu video. Je me demandais si  les quelques pages noircies que je tenais serrées entre mes mains ne s'ouvraient pas sur un monde plus fabuleux encore.

Tout silence est une paleur juxtaposée qui cherche son éclat originel.

Soudain les corps furent recouverts des oripeaux de la morale, harassés de peurs conventionnelles, envelopés dans le soufre des pensées closes. Le plaisir voyagait en contrebande. Par transparence on devinait la nudité agravée de la soie et le secours épistolaire des constellations.

Mon soulagement ne fut pas d'entendre à nouveau parler français, tant cette langue peut être considérée comme déjà morte, rengorgée dans sa difficulté à épouser un monde efficace et pragmatique, mais de le lire, besogneux, désuet, suffisamment à l'aise dans son anachronisme typographique pour envisager l'indicible, l'elliptique, l'inutile.

Mes doigts ont encouru les plus grands périls en saisisant un peu d'ombre venue d'hier. J'en ferai des semelles pour mes regrets et des lianes pour mes oublis.

Un vent de maladresses soufflait sur le lac de mon amour diluvien. La pluie battait les cartes, redressaient les torts, forgeait des hommes nouveaux prompts à s'anoblir dans les tâches submersibles. Un concours de baisers fut organisé quai de Belgique. 
Les désirs faisaient front.

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