" Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout. Tu découvres, avec presque, parfois, une sorte d'ivresse, que tu es libre, que rien ne te pèse, ne te plaît ni ne te déplaît. Tu trouves, dans cette vie sans usure et sans autre frémissement que ces instants suspendus que te procurent les cartes ou certains bruits, certains spectacles que tu te donnes, un bonheur presque parfait, fascinant, parfois gonflé d'émotions nouvelles. Tu connais un repos total, tu es, à chaque instant, épargné, protégé. Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n'attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n'existes plus : suite des heures, suite des jours, le passage des saisons, l'écoulement du temps, tu survis, sans gaieté et sans tristesse, sans avenir et sans passé, comme ça, simplement, évidemment, comme une goutte d'eau qui perle au robinet d'un poste d'eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine de matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant... "

Georges Perec - Un Homme qui dort


"Reconnaître deux sortes de possible: le possible diurne et le possible prohibé. Rendre, s'il se peut, le premier l'égal du second; les mettre sur la voix royale du fascinant impossible, degré le plus haut du compréhensible."

René Char Partage formel







Nous marchons: l'indifférence alpine guide nos pas le long de vos silences.
C'est le vide qui fit de vous une référence tentaculaire.
J’ai la promesse des rafales, pressées d’intercéder en votre faveur contre l’avis des volets clos et le démenti des bravoures contiguës.
Le non-dit n'est pas la nudité mais son revers clandestin. Il faudrait, pour multiplier nos chances d’exprimer, absoudre le lin négociable.
Depuis plusieurs jours déjà vous ne dormiez plus vraiment, votre téléphone toujours à portée de mains.
Au milieu de la nuit il sonne.
Inutile de regarder le numéro: instantanément vous comprenez que c'est maintenant. La voix de l'interne est douce et calme. Elle vous demande combien de temps il vous faut pour venir.
Vous arrivez aux premières lueurs du jour.
Un médecin vous explique que puisque vous êtes là, cette seringue ne sera pas remplacée et qu'ensuite cela ne devrait pas être long.
Vous vous asseyez à côté de lui. Vous prenez sa main et vous lui parlez doucement comme vous n'avez jamais osé le faire. Il semble dormir. Vous avez du mal à détourner votre regard de la machine qui inexorablement enfonce le piston dans la seringue projetant l'adrénaline dans un tuyau en plastique transparent qui en rejoint plusieurs autres venant d'autres machines disposées autour du lit. Il ne reste plus que quelques centimètres.
Maintenant la seringue est vide.
Aussitôt les chiffres affichés sur le moniteur comment à décroitre. Doucement d'abord puis la chute s'accélère.
Vous sentez monter en vous une émotion inconnue qui vous déchire. Vous savez seulement que s'ouvre une blessure qui ne cicatrisera jamais entièrement comme on reçoit quelques unes au cours de sa vie.
Les chiffres dégringolent, passent tous à zéro.
Sa main est froide.
C'est fini.

Une infirmière se faufile discrètement entre les appareils pour les arrêter.
Après un long moment vous vous ressaisissez. Vous demandez bêtement ce qui va se passer maintenant. Mais vos pensées sont déjà ailleurs.
Comment allez-vous lui annoncer à elle, enfermée dans sa démence?
Dehors le soleil brille.

Il faut retenir de chaque journée l'évènement majeur, celui qui en constituera la substance primordiale.
Ainsi cette balade sous des marronniers hérissés de bogues d'où s'échappaient des fruits lisses, inutiles et essentiels comme des baisers.
Sur le bord de l'autoroute, au sommet d'une colline, deux chênes se baignent nus dans le ciel qui les sépare.
Sous terre, leurs racines s'enlacent, mènent déjà une vie secrète.
Le temps et la solitude sont deux quantités infimes dont le rapport grandiose change la donne.
La branche de pin passée par la lucarne vient remuer le couteau dans la plaie, cherche un arrangement que défait la conscience nocturne. Il faudra, entre les murs implacables, beaucoup de temps pour que s'amenuise la langue invariable.
Nul repère familier. Depuis combien de temps ai-je quitté l'allée cavalière?
Tordons le cou à une idée reçue: après de longues séances d'observations je suis en mesure d'affirmer que la langue des cygnes est incompréhensible.
J'ai perdu l'usage des noms. Les uns après les autres. Il ne me reste que des adjectifs, et des trous dans les phrases, des manques inqualifiables.
Balancier univoque: le carcan de la soif au bout de ma langue vénielle et les silences qui vont tête-bêche.
La neige s'éloignait à mesure que je m'en approchais. Même au sommet elle était parcimonieuse dissimulant à grand peine une terre impudique qui jouissait sous une brume fendue.
Je consulte les cartes comme s'il s'agissait d'un voyage au bout du monde. Pourtant je ne fais que traverser le paysage, observer comme il s'élève à mesure qu'approchent les plateaux du Jura.
Que cherchons-nous au-delà de nos frontières intimes? La grande réconciliation du temps dénué et de l'espace fréquentable?
Trouvons-nous dans les hautes terres l'acquittement de nos solitudes?
Le jour qui se lève au dessus des entrepôts syllabiques constitue une hypothèse plausible.
Il vivait si vite qu'il a fini par rater un tourment.
Dimanche matin. J'étais allé acheter ce livre dont j'estimais ne pas pouvoir me passer plus longtemps. Dans le métro une jeunesse numérique trop sûre d'elle-même pour l'être vraiment ondoyait bruyamment en se rendant au salon du jeu vidéo. Je me demandais si  les quelques pages noircies que je tenais serrées entre mes mains ne s'ouvraient pas sur un monde plus fabuleux encore.
Tout silence est une pâleur juxtaposée qui cherche son éclat originel.
Soudain les corps furent recouverts des oripeaux de la morale, harassés de peurs conventionnelles, enveloppés dans le soufre des pensées closes. Le plaisir voyageait en contrebande. Par transparence on devinait la nudité aggravée de la soie et le secours épistolaire des constellations.
Mon soulagement ne fut pas d'entendre à nouveau parler français, tant cette langue peut être considérée comme déjà morte, rengorgée dans sa difficulté à épouser un monde efficace et pragmatique, mais de le lire, besogneux, désuet, suffisamment à l'aise dans son anachronisme typographique pour envisager l'indicible, l'elliptique, l'inutile.
Mes doigts ont encouru les plus grands périls en saisissant un peu d'ombre venue d'hier. J'en ferai des semelles pour mes regrets et des lianes pour mes oublis.
Un vent de maladresses soufflait sur le lac de mon amour diluvien. La pluie battait les cartes, redressaient les torts, forgeait des hommes nouveaux prompts à s'anoblir dans les tâches submersibles. Un concours de baisers fut organisé quai de Belgique. 
Les désirs faisaient front.
Chaque mot est une conscience embarrassée, un aveu flagrant de l'impossibilité d'exprimer. L'objet de nos recherches est nécessairement ailleurs (avant, après, autour, peut-être... dans une autre acception de la connaissance). L'informulé débrouille les lignes, fait retomber la tension que sous-tend le dédale lexical. 
Regardons l'ombre plutôt que l'arbre.
Interrogée, la moleskine grise des nuages avançait des arguments variables. Les donations furent réputées caduques et sans filigranes: vous demeuriez, hors saison, inscrit dans la parcimonie des jours.
Invention névralgique du seuil pour se prémunir du tabou. La hantise du franchissement confine le désir en deçà de l'inter-dit. Inapproprié négocie à la surface du raisonnable. 
La littérature enjambe ce principe.
Je vis poindre par la lucarne la réprobation de vos seins exilés et la menace d'un ciel désencré.
Vous refermez ce livre et soudain vous êtes nu, seul dans le désert, éloigné de vous-même.
Considérer la réticence des fleuves à tenir leurs promesses de terres argileuses.
Je passe beaucoup de temps assis dans le canapé près de la fenêtre. Sur la table basse devant moi traînent quelques livres choisis parmi mes fidèles. J'en reprends une phrase de temps en temps comme s'il s'agissait d'une gorgée de café. Ensemble nous attendons qu'il se passe quelque chose. Cela viendra du ciel, de la lumière, des nuages, du sillage d'un avion, d'un frémissement de branche de laurier, d'un bruit lointain, de toutes ces choses inutiles qui filtrent les heures. C'est indéfinissable mais cela vous tient. Lorsqu'on vous demande ce que vous faites, vous répondez simplement: 
j'attends d'être surpris.
L'absente inhabituelle, confiée aux pages des livres recomposés malgré le couperet des langues étrangères articulé comme un fermoir.

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