[...] Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout. Tu découvres, avec presque, parfois, une sorte d'ivresse, que tu es libre, que rien ne te pèse, ne te plaît ni ne te déplaît. Tu trouves, dans cette vie sans usure et sans autre frémissement que ces instants suspendus que te procurent les cartes ou certains bruits, certains spectacles que tu te donnes, un bonheur presque parfait, fascinant, parfois gonflé d'émotions nouvelles. Tu connais un repos total, tu es, à chaque instant, épargné, protégé. Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n'attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n'existes plus : suite des heures, suite des jours, le passage des saisons, l'écoulement du temps, tu survis, sans gaieté et sans tristesse, sans avenir et sans passé, comme ça, simplement, évidemment, comme une goutte d'eau qui perle au robinet d'un poste d'eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine de matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant... [...]

Georges Perec - Un Homme qui dort

Reconnaître deux sortes de possible: le possible diurne et le possible prohibé. Rendre, s'il se peut, le premier l'égal du second; les mettre sur la voix royale du fascinant impossible, degré le plus haut du compréhensible.

René CharPartage formel


24/01/12

" La fille était probablement disposée à se laisser aborder pourvu qu'on y mette le prix. C'était ce prix que je tentais d'évaluer. C'était peut-être aussi la rencontre espérée par ma sœur, et j'ai un instant rêvé que la fille était envoyée par elle, ma sœur étant capable de ce genre d'audace, quoiqu'elle sache que je ne peux coucher avec une prostituée, parce qu'elles n'embrassent jamais leur client sur la bouche et que le baiser représente pour moi une part considérable de l'amour physique, pensais-je en me résignant à voir dans cette fille une call-girl : une femme qui matérialise l'inconnu, qui lui donne une apparence et que ses gestes rendent soudain familière dans le même temps qu'ils l'interdisent ; et c'était à cette interdiction que je songeais, après Vallorbe, où j'ai remarqué que la dormeuse n'était pas parfumée, chose assez rare aujourd'hui où le souci des apparences ne va pas sans la fragrance : elle était plus nue sans parfum que si elle fût dévêtue, et je désirais soudain respirer cette nudité, son odeur profonde, celle de son sexe, que j'imaginais assez forte, comme souvent chez les brunes, surtout les Méditerranéennes, pour peu qu'elles transpirent et qu'elles ouvrent les cuisses sur ce qui est un drageoir aux épices, pensais-je en reformulant un titre de Huysmans, écrivain qui m'a reconduit en pensée vers l'Europe du Nord, la mémoire du désir, dont ce titre était une clé, me ramenant ainsi vers une autre femme brune, rencontrée à Karlsruhe, quatre ans plus tôt, après une soirée au cours de laquelle j'avais lu, à l'Institut français, de larges extraits de mon roman, le Temps devenu amour, qui venait d'être traduit en allemand. »
Richard Millet, la fiancée libanaise."

Chez lui seulement je retrouve la respiration ample de Claude Simon, délaissé lui aussi, l'ombre des femmes venant remplacer ici celle de la guerre ; autre époque, autres fourvoiements désespérés et fulgurants.

5 commentaires:

La Rouge a dit…

*Soupir* Magnifique. Je cherche le drageoir aux épices, un jour j'y arriverai. Merci pour ce billet.

In Time a dit…

La femme, celle dont parle le cher Richard, qui matérialise l'inconnu, est en elle-même une guerre; à gagner... à remporter! Sur tous les champs.

Belle lecture!

* a dit…

...en suivant la piste on finirait par entrer dans une chambre presque rouge:

"La chambre était tendue de satin rose broché de ramages cramoisis, les rideaux tombaient amplement des fenêtres, cassant sur un tapis à fleurs de pourpre leurs grands plis de velours grenat. Aux murs étaient appendus des sanguines de Boucher et des plats ronds en cuivre fleuronnés et niellés par un artiste de la Renaissance.
Le divan, les fauteuils, les chaises, étaient couverts d’étoffe pareille aux tentures, avec crépines incarnates, et sur la cheminée que surmontait une glace sans tain, découvrant un ciel d’automne tout empourpré par un soleil couchant et des forêts aux feuillages lie de vin, s’épanouissait, dans une vaste jardinière, un énorme bouquet d’azaléas carminées, de sauges, de digitales et d’amarantes.
La toute-puissante déesse était enfouie dans les coussins du divan, frottant ses tresses rousses sur le satin cerise, déployant ses jupes roses, faisant tournoyer au bout de son pied sa mignonne mule de maroquin.
Elle soupira mignardement, se leva, étira ses bras, fit craquer ses jointures, saisit une bouteille à large ventre et se versa, dans un petit verre effilé de patte et tourné en vrille, un filet de porto mordoré.
À ce moment, le soleil inonda le boudoir de ses fleurs rouges, piqua de scintillantes bluettes les spirales du verre, fit étinceler, comme des topazes brûlées, l’ambrosiaque liqueur et, brisant ses rayons contre le cuivre des plats, y alluma de fulgurants incendies. Ce fut un rutilant fouillis de flammes sur lequel se découpa la figure de la buveuse, semblable à ces vierges du Cimabué et de l’Angelico, dont les têtes sont ceintes de nimbes d’or."
J.K. Huysmans,Camaïeu rouge.

* a dit…

Sur tous les chants.

La Rouge a dit…

;) En suivant la piste d'une chambre rouge, on y trouve justement cet extrait magnifique. C'est à cause de ce petit bout de texte que je cherche ce livre absent de toutes les tablettes.

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